MLTP – Chapitre 2 : retour à la Terre et permaculture (sur buttes ?)

Dans cette seconde partie des « Mythes et légendes de la transition et de la permaculture », j’évoque la question du retour à la Terre et dans un second temps un amalgame fréquent qui est fait autour de la permaculture. Pour lire ou relire le premier article, c’est par ici. 

En préambule cette semaine, une petite mise au point à la fois sur le fond et sur la forme de cette série.

Sur le fond : cette série d’articles n’a pas vocation à vous briser le moral, et c’est bien pour ça que lorsque je pointe une idée reçue ou que je douche un peu certaines ardeurs, je prends toujours le temps ensuite de parler des bonnes nouvelles. Donc j’invite les plus déprimés à aller jusqu’au bout des articles, parce qu’il y a toujours de quoi se réjouir derrière une déception (qui n’est rien de plus que la rencontre merveilleuse entre le rêve et la réalité). Et puis souvenez-vous que ça n’est que ma vision des choses. Ne croyez pas un mot de ce que je vous raconte, mais gardez-le dans un coin votre tête pour nourrir votre propre réflexion. 🙂

Sur la forme : L’activité intense à TERA en ce moment ne me permet pas de traiter tous les sujets avec autant de profondeur que je le souhaiterais tout en gardant un rythme de publication décent. Par conséquent, les articles seront parfois un peu plus concis que d’habitude. En revanche, je continuerai à disséminer des liens un peu partout dans le texte pour ceux qui veulent explorer plus loin.

Et maintenant allons-y, voulez-vous ?

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II) Le Retour à la terre

(ou : « Je suis citadin et je plaque tout du jour au lendemain pour devenir agriculteur en  maraîchage bio non-mécanisé/faire du fromage de chèvre. À moi une vie simple et saine qui a du sens ! » )

 Réponse : Ne faites pas n’importe quoi. 

Le retour à la terre, c’est cool (c’est même permacool), mais c’est pas de la tarte. Ça peut avoir du sens comme ça peut être complètement insensé.

Il y a quelques vraies bonnes questions à se poser quand on veut quitter la ville pour aller vers la ruralité.

Liste non exhaustive :

  • Est-ce que j’ai en général confiance en moi ?
  • Est-ce que j’aime ou est-ce que je supporte bien l’instabilité et l’incertitude ?
  • Est-ce que j’ai un projet bien défini ?
  • Est-ce que je connais un peu la nature (saisons, faune, flore, climats, sols…) ?
  • Est-ce que je connais un peu le monde rural ?
  • Est-ce que je connais un peu le monde agricole ? (si vous vous demandez quelle est la différence avec la question précédente, votre réponse est non)
  • Est-ce que j’ai un lieu dans lequel je préférerais m’installer, et si oui, est-ce que je sais pourquoi (« c’est une belle région » ne suffit pas) ?
  • Est-ce que j’ai un savoir-faire que je vais tout de suite pouvoir utiliser sur place pour gagner ma vie ou assurer mon autonomie ?
  • Est-ce qu’à défaut, j’ai de quoi vivre pour un moment avec mes économies ? Ou est-ce que je peux survivre quelques temps au chômage/RSA ?
  • Est-ce que j’ai de l’argent à investir dans le démarrage d’une activité professionnelle ?
  • Est-ce que je connais des gens dans cet endroit, est-ce que j’y ai de la famille ?
  • Est-ce que je veux vivre près de la terre, ou est-ce que je veux vivre DE la terre (ce qui n’a rien à voir) ?
  • Est-ce qu’il y a un projet collectif pour me soutenir (associatif ou autre) ?
  • Est-ce que je suis prêt à faire plus de 50km de route pour aller voir un film en VO au cinéma (de loin la question la plus importante) ?

Si la majeure partie des réponses c’est « non » ou « je ne sais pas », prenez votre temps.

Je n’ai pas dit : renoncez.

Je dis : prenez votre temps.

La décision coup de tête de partir cultiver des pommes, élever des poules, ou construire des maisons en bois, si vous n’avez rien de tous les éléments soulevés par ces questions, ça peut difficilement déboucher sur une réussite. À titre personnel, je ne peux pas dire que j’ai pris mon temps, et je ne peux pas vous conseiller de faire ce que j’ai fait (même si je ne regrette rien car c’était mon chemin).

Il y a dix huit mois, je pouvais répondre « oui » à seulement quatre de ces questions, et j’en ai bavé, psychologiquement. Aujourd’hui, je peux répondre « oui » ou donner une réponse définie à six ou sept de ces questions, et c’est franchement plus vivable. Encore une ou deux, et je vais rentrer dans le domaine de l’agréable.

Quand on n’a jamais mis les mains dans la terre, ou très peu, et/ou qu’on a toujours vécu en ville, la pente est raide. Avoir une activité liée à la terre est quelque chose d’une rare complexité. Quand on est fils ou fille d’agriculteur, qu’on a grandit là-dedans, c’est une chose. Mais quand on a bossé dans le tertiaire toute sa vie, loin, très loin des campagnes, c’est comme arriver dans un pays étranger. Rien, du langage au paysage, en passant par l’ambiance et les rythmes de vie, n’est familier. On ne peut pas digérer ça en quelques mois. C’est une question d’années, au moins. C’est stimulant à tous les étages, et ça peut vite devenir épuisant pour les nerfs si on aime bien/on a l’habitude d’être en contrôle de son environnement.

Par exemple, se jeter tête baissée dans l’agriculture, c’est dur, d’autant plus si on est Hors Cadre Familial. Des fermes qui ferment (lolilol) au bout de quelques années d’exploitation seulement, il y en a à la pelle. Si le risque 0 n’existe pas, il y a quand même des choses qu’on peut faire pour limiter la casse, et prendre son temps avant de démarrer en fait partie.

 J’ai chargé la barque avec le sous-titre de ce sujet, mais le coup de cultiver des choses en « non-mécanisé » (ben oui, les tracteurs c’est pétrole et compagnie, bouh, pas bien), c’est un sujet complexe où les décisions doivent être prises en conscience et hors de tout manichéisme. Je ferai peut-être un article sur le sujet plus tard, mais pour résumer : si vous voulez avoir une activité économique avec vos cultures, vous pouvez difficilement vous passer d’un minimum de mécanisation, même en maraîchage. Pour reprendre Xavier Mathias : « Le non mécanisé on sait faire : c’est 7 personnes par hectare, 14 heures par jour ». Ça donne envie.

Autre chose : faire partie de la solution, ça ne veut pas forcément dire quitter la ville. Loin de moi l’idée d’essayer de vous convaincre de rester vivre en plein Paris, puisque c’est justement ce que je ne veux plus pour moi aujourd’hui, mais la transition commence à bien s’activer en ville, et mettre tous les habitants des villes à la campagne, ça n’est pas désirable non plus. La Transition, c’est partout, et tout le temps.

Parlons aussi de l’accueil qui est réservé aux citadins dans les campagnes.

Surprise : ça dépend.

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Parfois, vous allez vous heurter à un vrai mur. Le monde rural n’est pas toujours tendre avec les nouveaux venus, et il y aura toujours des gens particulièrement bienveillants pour vous traiter de « fouteur de merde » ou « écolo-bobo », mettre des pancartes contre votre projet, ou vous cracher dans le dos après une poignée de main et un sourire hypocrite au conseil municipal. Et, ça, ce n’est que ce que je vis moi. D’autres ont vécu bien pire, pas très loin de chez nous.

Allez, vite, c’est l’heure de vous remonter le moral (toi là-bas ! Lâche cette corde tout de suite !).

 Les bonnes nouvelles : Déjà, il n’est pas nécessaire de pouvoir répondre par l’affirmative à toutes les questions que j’ai proposées au début. Je dirai même qu’il est nécessaire de ne pas attendre que ça soit le cas pour bouger. Un changement de vie, c’est forcément flippant, c’est forcément inconfortable. Donc allez-y. Mais si tout est flou, allez-y tranquille, pas à pas.

Ensuite, la néoruralité ce n’est par non plus forcément devenir agriculteur, hein. Ici je me prends en exemple. Aujourd’hui, je ne sais pas si je vais m’installer un jour en tant qu’agriculteur. En ce moment, je travaille sur un projet de culture vivrière (j’y reviendrai bientôt dans un article) et je viens de finir ma formation chez Fermes d’Avenir. Mais je ne vais pas forcément devenir exploitant agricole pour autant.

 Si vous voulez vraiment franchir le pas et devenir agriculteur, Il y a plein de possibilités pour se former (BTSA, BPREA, formations finançables par VIVEA…) et votre installation peut se faire en douceur (ETA, contrats CAPE, cotisant solidaire, etc.).

Je parlais du problème de la non-mécanisation plus haut, mais c’est surtout valable pour des projets économiques. Si vous voulez faire de la culture vivrière, c’est différent et c’est jouable de le faire à la main.  Et si en plus c’est communautaire et que tout le monde s’y met, alors là c’est chouette.

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En juin à TERA

 

Autre bonne nouvelle : vous voulez (re)venir à la terre ? Vous n’êtes pas seul. La néoruralité est un mouvement qui est à la fois vieux de quelques décennies, et qui a le vent en poupe en ce moment. Plein de néo-ruraux ont essuyé les plâtres avant vous. Rencontrez-les, le récit de leurs tâtonnements vous aidera psychologiquement. Et pour l’aide technique, tous vos futurs copains ruraux (néo ou pas) sont là.

Je parlais de l’accueil parfois dur qui peut être réservé aux néo-ruraux dans les campagnes, mais l’inverse est tout à fait possible aussi. En nourrissant une attitude humble, ouverte, et en montrant votre envie d’apprendre et de bien faire, beaucoup d’aide peut arriver de façon providentielle. Je ne compte plus les « bons génies » et les « bonnes fées » qui sont passés nous voir à TERA pour tisser des liens, nous orienter vers les bonnes personnes, faire jouer le bouche-à-oreille positif, nous encourager, nous conseiller, nous prêter du matériel, etc. On n’en serait pas là sans eux, c’est une évidence.

Pour finir, si je parle des difficultés que peut comporter une transition vers le milieu rural et/ou agricole, c’est parce que je souhaite qu’on soit de plus en plus nombreux à y entrer en conscience, sans se brûler les ailes.

Parce que c’est chouette, de marcher sur la terre, de respirer autre chose que le gasoil le matin en sortant de chez soi. C’est chouette de regarder pousser la forêt, les légumes, les champs. C’est chouette de réapprendre à vivre avec les saisons, avec la météo. C’est chouette de rencontrer d’autres vagabonds et nomades des chemins de la transition. C’est chouette de rencontrer des gens tellement ancrés dans leur terre qu’il leur sort des rameaux par les oreilles, et des racines par les doigts de pieds. C’est chouette de voir les étoiles la nuit, sans brouillard de pollution. C’est chouette d’avoir un horizon pour voir le soleil se lever et se coucher. C’est chouette de faire travailler son corps. C’est chouette de jouer avec le bois, la pierre, l’eau, la terre, les éléments. C’est chouette de devenir petit à petit un gardien de la nature, et d’emprunter le long chemin de l’autonomie et de la résilience.

Alors, amis enthousiastes, arpentez ce chemin, mais prenez votre temps, et prenez soin de vous.

Passons à la suite.

III) « La permaculture, c’est faire de la culture sur buttes, c’est ça ? »

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La propagation de la permaculture dans les médias ces dernières années a entraîné une inévitable altération de son sens. On peut lire ici et là, que la permaculture est une « technique de jardinage », et on emploie des termes comme « buttes de permaculture ». J’ai même carrément vu la phrase : « La permaculture est une culture sur butte ».

Donnons une réponse claire : 

La permaculture n’est pas une technique de jardinage, et les « buttes de permaculture » ça n’existe pas, quoi que vous puissiez entendre là-dessus.

On peut faire des buttes en permaculture, mais ça ne définit pas la permaculture.

Si je suis banquier et que j’utilise une chaise pour m’asseoir à mon bureau, ça n’en fait pas « une chaise de banquier » et ça ne me permet pas de dire qu’être banquier, « c’est s’asseoir sur une chaise » (encore que…). C’est pareil pour la permaculture. La butte est une technique de culture, et en mettre une en place dans votre jardin ne veut pas dire que vous faites de la permaculture.

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Oh, regardez, un truc totalement PAS « emblématique » de la permaculture.

 

La permaculture, ça n’est pas un ensemble de techniques non plus.

Qu’est-ce que c’est alors ?

On passe directement aux bonnes nouvelles, puisque la permaculture, c’est beaucoup plus large que tout ça.

Je vous renvoie chez Wikipédia, mais je vais tenter une formulation du cœur de la notion :

La permaculture, c’est une approche systémique de conception et d’organisation des territoires, qui s’articule sur trois piliers éthiques : prendre soin de la nature, prendre soin de l’humain, et partager équitablement.

C’est une manière de concevoir un espace avec une vision d’ensemble, où chaque élément a son importance et sa place, où l’on prend soin du milieu naturel tout en générant un ensemble de productions pour l’être humain. C’est applicable en agriculture bien sûr,  ça a été (et c’est encore) son premier domaine d’application. Mais on peut tout à fait concevoir un groupe d’habitations, des bureaux, une zone d’activités, une salle de bain, ou n’importe quoi d’autre, avec cette approche. Il s’agit vraiment de créer un système complexe et résilient, où chaque élément remplit plusieurs fonctions, et où chaque fonction est remplie par plusieurs éléments. Ce système doit s’adapter à son environnement d’accueil dès le départ. En permaculture c’est l’homme qui s’adapte à son milieu, pas l’inverse.

Je vous mets en lien les douze principes de la permaculture, établis par David Holmgren, co-fondateur du mouvement (avec Bill Mollison, décédé en septembre dernier) en Australie dans les années 70.

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À ça, s’ajoutent d’autres principes établis par Bill Mollison. Le design en permaculture quant à lui, peut s’appuyer notamment sur la méthode OBREDIM (Observation-Bordures-Ressources-Evaluation-Design-Implémentaion-Maintenance).

Je ne rentre pas dans les détails. L’objectif ici n’est pas de faire un exposé complet sur la permaculture (beaucoup d’autres le font déjà très bien), mais bien de souligner qu’il s’agit de quelque chose de beaucoup plus large et complexe que de faire des buttes.

J’ai écrit plus haut : « En permaculture c’est l’homme qui s’adapte à son milieu, pas l’inverse. » Revenons à nos buttes avec deux exemples:

1) Si vous avez un sol plutôt stérile, facilement inondable, que vous n’avez pas de problèmes de rongeurs ni de limaces; et que vous avez créé votre butte en allant chercher de la matière organique ailleurs, dans l’optique de surélever vos cultures et d’attendre que la vie du sol se développe dedans avant de semer/planter…. Pourquoi pas. Faire une butte a peut-être du sens dans ce cas-là. Quant à savoir si vous faites de la permaculture ou pas, ça dépend de tout le reste autour.

2) Si vous avez un sol fertile, drainant, qu’il y a des limaces et des campagnols dans le coin (qui iront se planquer dans la butte et sous le paillage), et que vous voulez tout de suite planter quelque chose, faire une butte est la pire idée dans la longue et triste histoire des mauvaises idées. Vous détruisez un sol déjà vivant (en bouleversant les horizons), vous offrez le gîte et le couvert aux ravageurs et vous vous fatiguez énormément alors que vous auriez pu cultiver directement sur une planche plate. Et vous n’êtes certainement pas en train de faire de la permaculture.

Vous avez saisi le principe.

Si l’origine de cet amalgame entre buttes et permaculture vous intéresse, ou si tout simplement, vous voulez approfondir la question, Christophe Gatineau a sorti un excellent article en 2015 à ce sujet.

Pour ma part, j’arrête ici, et je vous dit à bientôt pour un prochain article !

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Mythes et légendes de la Transition et de la permaculture – Chapitre 1

introduction, « manger bio »…

… Et quelques pistes pour dépasser les désillusions (youpi !).

Bienvenue sur le premier volet d’une série de sujets que je voulais désosser depuis quelques temps.  Pour aujourd’hui, je vous propose une grosse intro et le thème du « bio ». La suite arrivera en plusieurs fois, dans les semaines qui viennent.

Introduction

Dans une société en plein bouleversement, dans un contexte d’épuisement des ressources planétaires, de dérèglement climatique, de crépuscule du mythe de la croissance infinie dans un espace fini et de plateau chaotique de l’ère du pétrole avant la descente, l’humain a plusieurs solutions comme le déni, la panique, la barbarie ; mais il peut aussi chercher des pistes plus riantes.

La transition d’un monde non-résilient, construit sur les énergies fossiles, inéquitable, destructeur de l’environnement, à un monde plus résilient, utilisateur d’énergies renouvelables, solidaire, et respectueux de la nature, est le nouvel eldorado personnel d’un nombre croissant d’individus (dont je fais partie). Seulement, c’est aussi un eldorado médiatique, politique, et économique, avec tous les excès et travers que cela implique. C’est aussi un monde qu’il reste à créer, et le fantasme seul ne peut pas faire l’affaire.
Depuis quelques années, documents (articles, films, images) et initiatives pullulent pour répandre « l’information positive », que ce soit pour le bien-être humain, animal, l’écologie, la production de nourriture, les transports, l’énergie, la construction, la démocratie, etc.
On nous parle de permaculture, de transition écologique, de décroissance ou de développement durable (deux choses radicalement opposées), de bio, d’agroécologie, d’éco-construction, de retour à la nature, et j’en passe.

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Toutes les pistes, sans exception, sont bonnes à creuser.

Certaines d’entre elles, cependant, sont des miroirs aux alouettes. Des leurres, des illusions, volontaires ou involontaires, qui causeront plus de torts que de bienfaits à ceux qui s’y jetteront tête baissée. Mais c’est ok. L’important c’est que ceux qui les découvrent les partagent, et que les autres ne tombent pas dedans. C’est comme ça que tout le monde apprend, et avance.
Dans une deuxième catégorie, d’autres pistes de transition ou de solutions ne sont pas forcément des illusions, mais ne sont pas aussi reluisantes dans la réalité que dans les médias. Là aussi, il est important de nuancer le tableau.

Certaines de ces illusions sont volontairement entretenues. Dans ce cas précis, il faut aller chercher du côté du cynisme de quelques individus, et du profit qu’ils peuvent tirer de la désorientation des gens.
Mais dans la plupart des cas, je ne crois pas qu’il faille aller jusqu’au procès d’intention. Je comprends le mécanisme qui pousse certains à embellir le tableau au-delà de la réalité. Une grande partie d’entre nous, occidentaux, vivons dans un monde tellement confortable (en dépit de toutes ses nuisances) et lobotomisant, que l’inertie face au changement est énorme. Pour faire bouger, il faut dessiner une réalité particulièrement séduisante, dans un langage compréhensible par le plus grand nombre. C’est comme ça qu’on se retrouve avec des articles aux titres racoleurs du style « Incroyable, on peut faire du pétrole avec des algues ! » , « Cultiver des légumes sans les arroser, ça marche ! », ou encore « Grâce à la permaculture, laissez la nature travailler pour vous ! ».

Aucune de ces trois affirmations n’est à 100% fausse. On pourrait même dire que tout est vrai, dans l’absolu. Mais le ton et le contenu des articles qu’on trouve généralement sous ce genre de titre, par leur approche réductrices et leur excès d’enthousiasme, renforcent la promesse de solution miracle. Ces contenus nous disent : « vous allez voir, la Transition, c’est facile, les doigts dans le nez ».

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En l’occurrence pour répondre rapidement aux trois annonces accrocheuses ci-dessus : faire du pétrole grâce aux algues c’est possible, et totalement pas rentable énergétiquement ni économiquement aujourd’hui (et remplacer du pétrole par du pétrole, ça ne nous arrange pas au niveau des gaz à effet de serre…). Cultiver des légumes sans les arroser, c’est tout à fait possible, et ça vous donnera pendant des années des légumes rabougris chez les rares plantes qui auront survécu (La méthode Pascal Poot fonctionne mais n’imaginez pas que vous allez avoir les mêmes résultats chez vous en claquant des doigts, même avec ses semences). Et pour la permaculture qui permettrait de « laisser faire la nature », j’y reviendrai la semaine prochaine.

Ma responsabilité, en tant qu’individu en transition et permaculteur en devenir, c’est aussi d’ajouter ma petite pierre pour nuancer les excès d’enthousiasme (ou les mensonges) qui prospèrent sur ces sujets.

Pourquoi faire ça ?

Parce que j’en ai vu des désillusions, directes ou indirectes, chez moi ou chez les autres, en à peine 18 mois passés dans le petit monde de la Transition, de la permaculture, et des projets collectifs alternatifs. J’ai vu plein de réussites aussi, hein. Et les désillusions, si vous vous lancez dans la permaculture ou la transition, vous en aurez de toute façon, ça fait partie du jeu et c’est riche de leçons. Simplement, certaines claques sont parfois telles que la foi a du mal à suivre. J’ai vu des gens littéralement sonnés physiquement par ce qu’ils découvraient, en total décalage avec leurs espérances et ce que leur avaient vendu les articles de Positivr et compagnie, ou des « études » tellement biaisées qu’elles en deviennent mensongères. C’est un spectacle douloureux. Pire, ce retour au réel peut avoir des conséquences réellement graves si des personnes se lancent tête baissées dans un changement de vie ou dans des projets importants, en prenant des risques matériels et financiers sans matelas de sécurité.

On vit aujourd’hui un moment crucial dans l’histoire de l’humanité. Comment va-t-on prévenir ou gérer les bouleversements écologiques, climatiques, politiques, démographiques, du 21ème siècle (qui commence à être bien entamé) ? Est-ce qu’on va continuer à aller droit dans le mur, ou bien est-ce qu’on va réussir à faire quelque chose de plus sain ? Le problème des illusions quand elles sont grandes, c’est qu’elles aboutissent forcément à un ramassage en règle. Et quand les gens sont nombreux à se prendre un mur, ils en déduisent que la direction n’était pas bonne. « La permaculture, tout ça, ça ne marche pas ». « Le bio, c’est de la connerie ». Vous avez déjà entendu ça quelque part ? Moi oui.

Plus les illusions de la Transition écologique et sociétale sont grandes, plus les chutes font mal, plus les postures défensives sont dures à déconstruire, plus les tentatives de décrédibilisation sont promptes à porter leurs fruits, plus on perd du temps. Et le temps, ce n’est pas la plus grosse ressource à disposition de l’Humanité aujourd’hui.

Bref, la démystification, ou au minimum la nuance, c’est important.

Forcément je ne parlerai pas de tous les sujets. Je ne parlerai pas des bio-carburants, ni de la voiture à hydrogène, ni du développement durable, ni de tout un tas de trucs qui sont déjà abondamment reconnus comme des mirages ou au moins débattus très publiquement sur la question de leur pertinence.

Je donnerai dans cette mini-série d’articles quelques exemples (connus et moins connus) de domaines de la Transition dans lesquels peuvent régner parfois une euphorie déplacée, un excès de confiance ou tout simplement une communication abusive. J’en parle parce que je rencontre ces sujets au quotidien dans mon nouveau parcours de vie, depuis 18 mois.

Et parce qu’il est très important de sortir de la fausse opposition « Euphorie contre Fatalisme », je parlerai aussi de quelques pistes qui existent pour aller au-delà des déceptions, dans la joie (si, si).

Allons-y, voulez-vous ? Cette semaine, on va commencer par un sujet que tout le monde connaît de près ou de loin.

I) « Manger bio, c’est mieux. »

Réponse : Ça dépend.

Ça vous fait une belle jambe, hein ?

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Note : une des premières choses que j’ai apprises en permaculture (sans même que ça soit formulé), c’est que la réponse à n’importe quelle question, c’est : « Ça dépend. » Ça dépend du lieu, de la saison, de l’heure de la journée, de la pente, du sol, de la végétation, de la faune, des voisins, de la pluviométrie, de la direction du vent, du nombre de chansons de Patrick Sébastien que vous avez entendu avant vos 8 ans, etc.

Le bio, c’est bien ou pas ? Ben ça dépend.

Pour ceux qui ne le savent pas, le « bio » aujourd’hui désigne avant tout un label. « Bio » ne désigne pas/presque plus une philosophie ni une éthique dans le langage courant, mais surtout un cahier des charges, décidé par l’Union européenne. Le label français est aligné sur le label européen depuis 2009, et évidemment le second est moins contraignant que ne l’était le premier avant l’alignement. Aujourd’hui, les traces d’OGM (0,9%) sont autorisées en bio, par exemple, ce qui était strictement interdit en France avant.

Dans le bio, pas de pesticides ? Oh que si. Les pesticides de synthèse sont interdits, mais des pesticides non synthétiques sont autorisés. En bio, on utilise entre autres des produits à large spectre comme le Spinosad qui bute un paquet de bestioles, y compris les auxiliaires utiles aux cultures. Autre exemple, la bouillie bordelaise, autorisée en bio, qui bousille à long terme la vie des sols (à cause de l’accumulation du cuivre).
Bref, en bio, on utilise des pesticides avec des règles d’utilisations différentes du conventionnel, mais ce ne sont pas forcément des produits merveilleux pour nos écosystèmes, loin s’en faut.

Toujours sur les pesticides, il n’y a aujourd’hui pas de séparation minimum obligatoire entre les terres bio et non bio. Donc quand le tracteur du voisin en conventionnel balance la sauce, il y a quelques bons mètres du terrain bio d’à côté qui sont aspergés. En pratique, les agriculteurs bio abandonnent parfois quelques mètres en friche, ou se proposent d’épandre eux-mêmes les derniers mètres du voisin avec de plus petits pulvérisateurs, pour limiter l’impact sur leur propre terrain. Cet arrangement existe (j’en ai eu un témoignage direct), mais je ne saurai dire si c’est rare ou fréquent.

De plus, et ça on en parle déjà plus dans les médias en ce moment, il est quand même bon de se rappeler que la plupart des produits bio qu’on trouve en grandes surfaces sont issus du bio « low-cost ». Les industriels de l’alimentations on réussi à surfer sur la vague du bio ces dernières années. Et quand ils sont soutenus par les politiques, ce sont toutes les petites filières qui ont contribué au bio « éthique » qui sont mises à mal. Le bio industriel verse autant dans la monoculture intensive et sur-mécanisée que l’industriel non-bio, pour les mêmes effets dévastateurs (environnement, santé, conditions de travail des agriculteurs, consommation de pétrole…).

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Ensuite, le bio, c’est bien joli, mais si on achète un produit bio qui a fait 10000 km en bateau, c’est dommage. On est très loin de rendre service à notre environnement si derrière notre orange bio il y a des litres et des litres de pétrole en transport. Deuxièmement, la réglementation bio n’est pas la même partout, et n’est pas appliquée de la même manière partout. Un directeur des achats d’une enseigne de grande distribution (rencontré pendant ma formation chez Fermes d’Avenir), nous a confié qu’il avait parfois des offres du Mexique sur des pomelos conventionnels, qui pouvaient devenir « bio » en un tour de main administratif (avec un petit pot-de-vin, quoi). Le directeur des achats en question a refusé, merci à lui. D’autres sont peut-être moins scrupuleux. Tout ça pour dire que plus le produit vient de loin, plus il est difficile de savoir comment il a été produit, et le label bio n’y change pas grand chose.

Il y aussi la question du travail du sol, que le label bio élude complètement aujourd’hui. Le labour est autorisé en bio. « Quoi, le labour c’est pas normal en agriculture ?».  Là aussi, la réponse n’est pas évidente. Déjà, il y a labour, et labour. Retourner 10 cm de terre et semer un engrais vert dessus pendant l’hiver, ce n’est pas la même chose que sous-soler comme un bourrin sur 50 cm d’épaisseur en laissant la terre à nue pendant des mois.

D’une manière générale, le labour ça bousille le sol, quelle que soit la profondeur. C’est le principe, hein. Pour pouvoir cultiver une parcelle, faut limiter la concurrence des autres plantes. À petite échelle, en maraîchage, on peut utiliser de la bâche (ce qui n’est déjà pas écologiquement génial), mais sur de grandes cultures, y a pas 36 solutions utilisées en France aujourd’hui. Les deux principales, c’est le glyphosate (on bute les plantes avec un produit) et le labour. Le glyphosate est interdit en bio, et ça limite la possibilité de semis directs. Du coup, il reste le labour. Or, le labour, c’est le premier facteur d’érosion des terres agricoles. À la première grosse pluie, un sol déstructuré par le labour va foutre le camp par la rivière, et ça donne ça :

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Et ça : 

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Source : Benjamin Gravel

« Ça », c’est notre garde-manger qui s’en va. Toute notre terre arable. Je rappelle que plus de sol = pas de bouffe (on ne fait pas pousser grand chose sur la roche mère, ah si, à grand coups d’engrais chimiques). C’est aussi une pollution énorme des cours d’eau, avec une mortalité très grande de leur biodiversité quand ça arrive, sans parler des zones côtières concernées. Imaginez-vous, pépère, chez vous, et un nuage de boues et de poussière vous arrive dans la gueule pendant des jours. Ben vous mourrez. Heureusement, ça n’est jamais arrivé à l’être humain. Oh, wait…

Or dans un champ glyphosaté en agriculture conventionnelle, ça, ça n’arrive pas. Pourquoi ? Parce que les plantes tuées au round-up gardent leur système racinaire en place dans le sol, et ce sol reste structuré. Il se tient à la pluie et ne fout pas le camp à la première averse.

Donc un champ en bio (et non-bio, évidemment) labouré peut entraîner une destruction des sols plus rapide qu’un champ glyphosaté en conventionnel.

« Du coup, le glyphosate c’est génial ? ».

Non, c’est de la merde pour plein d’autres raisons, je vous rassure. Voilà, vous avez l’air vachement rassurés.

Il faut aussi savoir que les contrôles en bio se font souvent sur des critères administratifs (fournitures des semences, par exemple), donc de la paperasse par essence plus facilement falsifiable que des critères de terrain. La fraude au bio, c’est pas la norme, mais ça existe. 

Dernière nuance par rapport à « le bio, c’est mieux ». De la même manière que le bio peut être tout pourri, ce n’est pas parce que ça n’est pas bio, que le non bio c’est forcément mauvais. Je parle surtout des petits producteurs qui font le choix d’une non-labellisation (le label est payant et c’est une contrainte de contrôle administratif que certains rejettent même s’ils n’ont rien à se reprocher), mais qui sont surtout guidés dans leur pratique par le désir de bien faire, en respectant les humains et la nature. Il y en a, et plus qu’on ne le croit. Mais il faut les chercher, et vous ne les trouverez peu ou pas sur les étals des supermarchés. C’est un vrai problème pour les habitants des villes.

J’arrête là, parce que je sens que vous êtes déjà en dépression nerveuse (et je vais pas tarder non plus si je continue ).

« Mais bon sang, qu’est-ce qu’il nous reste à bouffer si on ne peut même plus faire confiance au bio ?! ».

Les bonnes nouvelles : Respirez profondément, il y en a.

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Déjà, du bio de qualité, ça existe. Il est important de savoir qu’on peut faire des trucs pas top en bio, mais je ne suis pas en train de vous dire qu’il n’y a que des abus.

Disons que globalement, oui, vous allez statistiquement mieux manger en bio qu’en conventionnel. Ça ne contredit pas tout ce que je viens de vous exposer, mais ce qui compte, c’est d’où on part. Parfois ça sera juste « un peu moins affreux » que l’industriel conventionnel (un peu moins de traitements, moins d’additifs). Mais c’est déjà ça.
D’une manière générale, la qualité de notre nourriture est une question de plus en plus centrale et débattue dans notre société, et j’ai plutôt espoir que les choses aillent dans la bonne direction. 🙂

Ensuite, le label AB et le label bio européen ne sont pas les seuls labels bio ou « d’éthique biologique » qui existent. Le label Bio cohérence, par exemple, est un label plus exigeant et plus proche des valeurs originelles de l’agriculture biologique que le bio européen. Il y a aussi Nature et Progrès (qui n’exige pas le label AB mais qui est bien contraignant), ainsi que le Label de biodynamie Demeter.

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Au niveau de la distribution, si vous n’avez pas de petit magasin indépendant dans votre village ou votre quartier, je vous invite à regarder du côté de chez Biocoop. Oui, c’est une entreprise qui s’étend vite et fort, avec toute la prudence que ça implique de notre côté, mais leur cahier des charges est vraiment exigeant envers les producteurs. De plus, c’est un réseau de magasins indépendants et pas une chaîne, il ne faut pas l’oublier. À noter que Biocoop a mis en place son propre label : Ensemble, solidaires.

Concernant mon point sur le labour, l’agroforesterie a le vent en poupe aujourd’hui. Le fait de rétablir des lignes d’arbres entre les lignes labourées (rôle que remplissaient les haies avant de se faire saccager un peu partout en quelques décennies) amène le sol à mieux se tenir et à résister à l’érosion. Agricultures bio et conventionnelle sont concernées par le sujet.

Vous avez des yeux et des oreilles, surtout si vous n’habitez pas trop loin de terres agricoles. Renseignez-vous sur les producteurs locaux. Posez des questions, que ce soit directement aux producteurs ou bien aux gens que vous connaissez. Des agriculteurs qui produisent de la bonne nourriture saine, bio (label ou pas), il y en a. Au passage, la tendance actuelle des installations en bio et en micro-fermes est à la hausse.

Le bio ne s’achète pas qu’en supermarchés. C’est une évidence pour beaucoup, moins pour d’autres. Favorisez les circuits courts : vente directe, AMAP, paniers, magasins de producteurs…. C’est souvent là que vous connaîtrez le mieux les producteurs qui vous fournissent en nourriture.

Pour finir, si vous avez un peu de terre (même un tout petit peu), rien ne sera jamais aussi local, bon et sain, que ce que vous cultiverez dans votre potager, avec le respect du vivant et les techniques appropriées. La souveraineté alimentaire de chaque citoyen (ne serait-ce qu’à 1% d’autonomie) est la première réponse à la question du « bien manger ». Ce bon sens a prévalu pendant des millénaires, et en 70 ans l’industrie agroalimentaire s’est fait un plaisir de nous le faire oublier , voire de nous le faire craindre : « Ouais mais si on a notre jardin au bord de la route, ça craint pas de manger ses légumes arrosés aux particules fines ? ». Et ce qu’on achète au supermarché, c’est pas cultivé au bord des routes, peut-être ?  À moins d’avoir une pollution dans le sol très importante (type métaux lourds), nous n’avons aucune excuse pour ne pas cultiver au moins un mètre carré sur notre terrain, notre balcon, ou dans un jardin partagé. ; )

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Source : Baptise Henry

Voilà, C’est tout pour aujourd’hui. : )

La semaine prochaine, la série continue sur le retour à la terre, et sur une certaine vision de la permaculture. 

D’ici là, prenez soin de vous.

 

 

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Mort et renaissance : un an de résilience.

Quand on parle de résilience, on parle de choses brutales, qui se jouent à un niveau particulièrement intime. On parle d’un être vivant qui lutte pour s’adapter, pour survivre et retrouver sa forme, son intégrité, après avoir été confronté à un choc, voire à une totale déstructuration. On parle de mécanismes qui se déploient autant à l’échelle microscopique que macroscopique, et presque toujours d’abord dans le monde intérieur (le changement allant de l’intérieur vers l’extérieur).

Comme nous l’a appris le passionnant François Mulet de MSV (qui est intervenu dans la formation Fermes d’Avenir que je suis actuellement), un sol déstructuré à coups de labour, c’est comme un chaton qu’on a passé au broyeur : ça marche beaucoup moins bien. Et c’est violent. Les forces à déployer pour qu’il revienne à la vie sont massives, brutales, et peuvent amener de nouveaux déséquilibres si elles sont mal gérées.

À l’échelle humaine de la résilience, c’est pareil. Le corps et l’esprit vont compenser un choc violent en se réfugiant, puis en explorant des extrêmes qui, s’ils recèlent tous une part de la solution, ne peuvent mener à un équilibre à eux seuls. Le processus est complexe, et long.

Depuis à peine plus d’un an, j’explore ma résilience dans tous les domaines, puisque j’ai brûlé à peu près partout en même temps.

Concrètement, ça veut dire quoi ? Je vous passe ce qui m’a amené jusqu’au point de rupture (j’en parle ailleurs si ça vous intéresse), mais je déroule ici un film (forcément sélectif) de cette année qui vient de s’écouler. 


Septembre 2015 

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Octobre

En octobre, des crises d’angoisses violentes commencent à apparaître, et à se multiplier. Je crois pouvoir m’en sortir en continuant la thérapie/le développement personnel que je mène depuis alors 6 ans. En vain. Toutes les séances d’acupuncture, d’étiothérapie, d’ostéo, de shiatsu, m’apportent de moins en moins de réponses plaisantes et encore moins de soulagement. Pire, je sens que ça précipite ma chute dans un abîme inconnu. C’est normal, car ces techniques/méthodes m’ouvrent à moi-même, dans la conscience de ce qui est en train de m’arriver, en plus de m’avoir amené à ce point de ma vie. Mais sur le moment, je n’ai pas suffisamment de recul pour l’accepter. Sentir que ce qui est censé m’aider accentue encore un peu plus mes angoisses, est une spirale mentale infernale.

Novembre

Les angoisses atteignent un stade insoutenable. Je fais plusieurs malaises au travail, au point de devoir faire un break de plusieurs semaines. Je n’arrive plus à piloter ma moto, ma libido est à zéro, je ne peux plus supporter le contact humain (y compris de ceux qui veulent m’aider, notamment Lola), et impossible de bosser sur mes projets. Plus rien ne marche, ni dans ma tête ni dans mon corps, mais tout m’envoie des signaux de détresse absolue à laquelle répond une impuissance absolue. Je fais un passage aux urgences, persuadé que je vais y passer (« Mais vous n’avez rien, Monsieur »). Un médecin me diagnostique une dépression ; mon nouveau psy, un burn-out (c’est plutôt lui qui aura raison). Ces annonces en sont presque réconfortantes, car elles mettent des mots sur un enfer jusqu’alors incompréhensible.

Au plus fort de la tourmente, pendant deux ou trois jours, seule ma mère peut encore m’approcher et me border le soir comme un enfant de 5 ans.

La douleur de la panique (très physique, on ne parle pas de tristesse ou de déprime, j’ai connu les deux et ça n’a rien à voir) atteint son paroxysme le 11 novembre. Cette nuit-là, je répète comme un mantra que j’accepte l’incarnation terrestre, pour ne pas quitter mon corps.

À ce moment précis, j’ai deux chances incroyables : la première c’est une vitalité intérieure qui refuse de mourir. C’est con, mais c’est quelque chose qui ne se maîtrise pas. À ce stade ça n’a rien à voir avec la volonté. C’est quelque chose de plus primitif, animal. Donc j’appelle ça de la chance. Un cadeau de la vie. La seconde chance, c’est la présence de ma mère (oui oui, celle qui me traitait de fainéant, elle a bien changé depuis). Sans elle, je ne serais peut-être pas là aujourd’hui, ou alors en HP, assommé par la camisole chimique. La confiance qu’elle a déployée face à moi à ce moment-là (« ça prendra le temps que ça prendra, mais tu vas t’en sortir ») a fait la différence.

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Un des tous premiers brefs moments de sortie de l’angoisse permanente : peindre n’importe quoi, sans réfléchir.

Décidé à vivre, je sens que je n’ai pas le choix, que tout va se métamorphoser dans mon existence. Le vœu de résilience est formulé, en même temps que l’Everest se matérialise devant moi : comment se transformer en oiseau, quand on a été un poisson presque toute sa vie, et qu’on a la brusque, brutale, et irrépressible urgence de passer d’un monde à l’autre ?

Je reprends les prospections d’écovillage que je menais d’un œil depuis deux ans, je contacte Habite ta Terre et Tera. J’essaie de formuler des souhaits, une perspective. Je lâche tous mes projets en cours, y compris mon second roman sur lequel j’avais commencé à travailler avec une coach.

Intérieurement, je commence un travail de lâcher-prise via diverses méthodes, avec de premiers aperçus encourageants au milieu d’un océan de terreurs abyssales.

Décembre

Je sais que je pourrai entrer dans la matière en janvier, j’ai un billet de train pour le sud-ouest. En attendant, c’est toujours le purgatoire avec les pieds qui trempent à l’étage du dessous. Je suis sous anxiolytiques légers (je refuse de plonger dans les benzodiazépines), qui n’ont plus ou moins aucun effet. Je dors très, très mal, et j’ai toujours beaucoup de mal à me déplacer à moto. Malgré mon corps qui dit non, je reprends le boulot, chez MTV et ailleurs. Chaque pige est une épreuve de tous les instants. L’embryon de résilience qui se développe en moi sous la forme d’une boîte à outils (méthode Sedona, cohérence cardiaque, dialogue intérieur…) me permet de rester sur mes deux jambes qui flageolent. Ah oui, tiens, j’ai la tremblote maintenant. De partout, mais surtout des mains. En revanche, mes maux de dos habituels se calment. Parce que les angoisses s’expriment pures, sans filtre, le corps prend un peu moins sur lui dans les couches profondes.

J’ouvre ce blog avec Lola pour cultiver ce semblant de perspective qui pour l’instant ne s’appuie que sur une vision de long terme.

Noël est particulièrement difficile, malgré l’amour et le soutien que j’y reçois. Je sens que tout continue à me glisser des mains sans que j’aie de contrôle dessus.

D’un point de vue extérieur, la résilience est encore loin d’être là. Je ne sais pas comment je vais faire pour être en sécurité matérielle dans cette transition brutale qui s’impose à moi. Tout est sur le point de changer, et je n’ai plus aucun point de repère. Comment vivre autrement ? Je sais parfaitement ce que je ne veux plus, sans savoir encore ce que je veux ni comment l’atteindre. Toute perspective réjouissante paraît infiniment lointaine.

D’un point de vue intérieur, certaines choses bougent. Seul ou accompagné. Mais ces ouvertures de conscience continuent à apporter ce qu’elles apportent depuis octobre : de l’inconnu, et la peur de la perte, car tout est en train de foutre le camp dans ma vie. Cependant, cette conscience nouvelle apporte un semblant d’explication à ce qui m’arrive, ce qui permet de mieux l’accepter. C’est peu, mais c’est beaucoup, surtout dans l’état dans lequel je suis, où chaque petite victoire est une raison supplémentaire de continuer à vivre.

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Nombreuses balades autour de Notre-Dame dès qu’il fait beau, pour m’obliger à prendre l’air et ne pas stagner dans l’angoisse au fond de ma chambre.

 Janvier 2016  

J’ai déjà pas mal parlé du mois de janvier sur ce blog. En gros, je découvre un peu le champ des possibles d’une vie autre. HTT apporte une bouffée d’oxygène à un cerveau en apnée depuis 3 mois. Je commence à m’engager à Tera, où je me présente comme « un bourgeon sur une bûche calcinée ». Je découvre un peu la résilience autour de moi. Subitement, je rencontre sur mon chemin un tas de personnes qui ont traversé des dépressions ou des burn-out. Comme un signe de la vie qui dit : « regarde-les, ils s’en sont sortis. Sois patient, tu vas y arriver.».

En parallèle, la grande dégringolade de ce que j’ai connu jusqu’à présent se poursuit. Il n’a peut-être pas échappé à ceux qui suivent le blog depuis le début, que j’ai commencé à écrire les articles à la première personne du pluriel, et que j’ai vite continué à la première du singulier. Lola et moi nous séparons à la fin du mois de janvier, après quelques semaines de signes avant-coureurs.
Il est très important de comprendre que si aujourd’hui, je commence à avoir du recul ; sur le moment, je ne bitte rien à ce qui se passe en dehors d’un besoin profond d’être seul. Mon corps, mon mental, mes émotions, hurlent tous des trucs différents dans des langages incompatibles. Dans les premiers temps après cette séparation, à part un léger soulagement de fond qui vient valider cette décision, je suis incapable de comprendre pourquoi j’ai voulu me séparer. C’est très dur, pour elle, comme pour moi.

Dans une logique de survie, je découvre à quel point mes décisions semblent ne pas m’appartenir, en même temps que des petites voix qui grandissent en moi me susurrent à l’oreille que je commence à me respecter. La confusion règne souvent.

L’ouverture de certaines perspectives amène de premiers sentiments positifs, en même temps qu’elle se confronte à la peur de l’inconnu.

J’arrête les anxiolytiques (pour ce qu’ils me soulageaient de toute façon…). Tant que ce sera possible, je veux avancer en conscience dans cette tempête.

Février

Je signe un bail avec Kenny à Masquières (47), commune d’accueil de Tera. Je décide également de vivre à mi-temps entre Paris et le Sud-ouest.

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La vue depuis mon appartement à Masquières.

Ailleurs, en Dordogne, je fais la rencontre d’un homme qui vit en quasi autarcie depuis 40 ans. Je parlais des extrêmes tout à l’heure. C’est un bon exemple : rencontrer ce personnage singulier me rassure sur le fait que l’autarcie, c’est possible. Ça me confronte aussi au non-désir de vivre cet extrême. Les digestions intérieures sont lentes, et vont toujours avec leur cortège de peurs. Mais je sens que j’avance.

 Je repasse chez Habite ta Terre deux ou trois jours. Nouer des liens qui commencent à être durables avec différents acteurs de la transition en France, me fait du bien, et ramène par moment un fragile sourire sur mon visage.

 À Tera, je commence à toucher du doigt l’immense tâche d’acquérir des compétences que je n’ai jamais eues, de cultiver un mode de vie si différent de ce que j’ai connu. Je mets un peu les mains dans la terre. En fonction de mon degré de présence intérieure, c’est parfois agréable, parfois effrayant. Je commence aussi à jouer au jeu du Tao avec les Terians, et je l’ajoute vite à ma boîte à outils de la résilience tant il est puissant. Pour la première fois, j’entends Kenny me dire « tu me renvoies à l’image d’un danseur qui a oublié qu’il savait danser ». À défaut de pouvoir danser à nouveau, je ressens alors toute la vérité de ces mots. Je sens, au fond de moi, un enfant qui acquiesce, qui veut accomplir son chemin de résilience pour exprimer à nouveau sa vraie nature. Mais ce n’est pas encore le moment.

Mars

Les allers-retours entre Paris et Masquières vont bon train. Heureusement que je me suis toujours bien plu chez MTV, ça rend les journées de travail à peu près supportables, même avec la chape d’angoisses que j’ai sur la tête.

 Je déménage mes affaires en camion vers mon nouvel appart. 1300km aller-retour en 3 jours. Dans mon état c’est dur, d’autant que si je peux à nouveau prendre la route contrairement aux premiers temps du burn-out, ça reste une épreuve. Heureusement que mon vieux pote Antoine m’accompagne dans ce périple.

 À Tera, je suis bombardé référent jardin avec Simon W. et Lisa. L’enthousiasme est là. Les compétences, pas du tout. Je bouffe le guide du potager bio comme quelqu’un qui voudrait apprendre à lire mangerait le dictionnaire. C’est compliqué, et peu efficace. L’observation du terrain de la ferme m’apprend finalement davantage. Les prises de notes, le début de cartographie du domaine avec Lisa, tout est riche en information. J’ai la tête qui explose.

 Début du feuilleton du laurier.

Intérieurement, le temps est toujours à la tempête. Pour la première fois d’une longue série, le jeu du Tao fait ressortir les mots « douceur et lenteur » pendant mes parties. Comme un guide pour ma façon de percevoir et d’agir. J’acquiesce, j’acquiesce, mais je continue à m’agiter dans tous les sens. Peut-être que j’espère faire comme la souris au fond du pot de crème, mais dans la pratique je ressemble surtout à quelqu’un qui gesticule au milieu de sables mouvants.

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La ferme de Tera à Lartel (Masquières), en mars.

Côté Paris, je décide de me couper temporairement de certaines personnes, dont mon père, pour un bol d’oxygène relationnel dont j’ai besoin depuis plusieurs années. Ce sont des décisions difficiles, qui sur le moment sont suivies d’une ribambelle de doutes en même temps qu’elles s’imposent à moi.

Côté Masquières, les relations humaines qui se dessinent vont vite, très vite, parfois trop pour moi. J’ai besoin de calme, et pour l’instant ma transition ne m’apporte qu’un chaos intérieur grandissant, entre la peur de ce qui s’ouvre, et la peur de ce qui se referme. Je pose quelques règles de base pour retrouver un peu de solitude, intérieure et extérieure.

Avril

Passage à Paris difficile. Hébergé loin de mes parents chez qui je passe habituellement (décision du mois de mars oblige), j’ai au moins un peu de temps pour moi.

Je sens ne pourrai plus continuer ce mi-temps longtemps. J’ai besoin de lâcher davantage ce que je connais pour mieux explorer l’inconnu. J’annonce à Viacom (MTV, Game One) que j’arrête le mois prochain. C’est la fin d’une belle aventure de plus de deux ans et demi avec eux. Dorénavant, je n’accepterai plus que des missions ponctuelles à Paris. Je passerai le plus clair de mon temps hors de la capitale, où que ce soit.

À Tera, c’est un nouvel effondrement. Je passe tout mon temps à la ferme alors que j’ai un appartement, je ne prends pas le temps de me reposer. La sensation d’urgence qui m’habite distord tout mon rythme quotidien. Je ressens trop de pression (auto-induite) par rapport à la commission jardin, faute d’expérience et de connaissances. Je m’en suis demandé trop, et je le paie cash. « La douceur, la lenteur ». Oui, oui, je sais, et je n’ai pas écouté ce précieux conseil, qui continue à m’être répété à l’extérieur et à l’intérieur.

Mes points d’appui intérieurs sont encore au stade embryonnaire. Parfois, un jour, une heure, un rayon de soleil (au sens propre ou figuré) m’éclaire, un paysage me touche, et je sens la vie palpiter à nouveau en moi. Pas assez pour appeler ça une amélioration de mon état général, mais simplement comme un rai de lumière qui frappe l’océan à travers un épais manteau de nuages noirs. Fugace, et indispensable pour continuer à tenir la barre.

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Mai

Dernier passage « mi-temps » à Paris. Je mets encore quelques affaires professionnelles en ordre. De retour dans le sud-Ouest, je fais un bref passage à Tera, où je rends mon tablier de référent jardinier. C’était trop, trop tôt. Mais ça tombe bien, car de nouvelles personnes comme Cécile arrivent dans le projet, avec infiniment plus de compétences que moi. La formation autonomie d’énergie de l’été à Tera s’annonce, et je suis sur la liste des futurs stagiaires. Le planning, qui au début devait être morcelé, implique désormais trois mois de formation à temps plein. Ça m’inquiète un peu compte tenu de mon énergie du moment, mais je fais taire mes doutes, trop heureux à la perspective d’acquérir tout un tas de compétences qui me paraissent essentielles.

Je continue à découvrir la région, notamment en randonnant à pied avec Kenny.

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Je retourne une semaine chez Habite ta Terre avec Lisa. De plus en plus, HTT me fait l’effet d’un bain de miel. Non pas que tout y soit rose, loin de là. Mais parce que 1) je reste un volontaire de passage et que j’y vais sans pression (contrairement à Tera). 2) Leur collectif continue à se construire de façon organique, d’une manière qui me redonne confiance dans la capacité des être humains à faire des choses ensemble. 3) Je découvre à chaque fois un peu plus là-bas des personnes extraordinaires.

Sur place, Lisa me dit que c’est la première fois qu’elle m’entend rire autant. Elle a raison, et je m’interroge pour la première fois sur mon rapport à Tera : why so serious ?

Juin

Ça fait plus de six mois que j’ai explosé en plein vol, et je n’ai toujours pas pris de vrai repos. Peut-être est-ce accessoirement pour ça que je me sens continuellement épuisé. « Boarf, c’est pas parce qu’on fait un burn-out professionnel/mode de vie / relationnel / émotionnel / lieu de vie / familial, qu’il faut se reposer… »

Si ?

Après avoir été bien con pendant tout ce temps, je tilte enfin début juin, et décide de jeûner une semaine pour m’occuper de moi, de mon corps, et me recentrer. Kenny et moi jeûnons à la Forge (notre appartement dans le bourg de Masquières).
Le jeûne est un outil si puissant que je pense y consacrer un article plus tard. Mais pour faire court, après une semaine de jeûne hydrique + quelques jours de demi-jeûne (méthode Mosséri), voilà ce que j’observe :

  • Meilleur sommeil
  • Nettement moins de réveils en angoisse
  • 90% de l’eczema qui s’étendait sur mon bras droit a disparu.
  • Fin de la tremblote que je trimbale depuis le début de l’hiver.

Voilà pour les effets les plus remarquables. D’un point de vue psychique, mon esprit est plus clair, je me sens presque « normal » pour la première fois depuis octobre.

Il y a vraiment un avant et un après cette expérience.

Pendant le jeûne, je découvre aussi de nouvelles pistes de cheminement intérieur, avec la chamane du village.

La question du rythme se pose vraiment avec cette période loin de tout. J’ai pris du temps pour moi, et corps/esprit viennent de très concrètement me remercier. Avec Kenny, nous commençons à questionner les rythmes à Tera. Sujet qui sera au cœur d’un certain nombre de discussions et de passes difficiles pour le projet dans les mois suivants.

À la lumière de mon début de compréhension sur « la douceur et la lenteur » (enfin !), je retourne ma veste et je me désiste pour la formation de l’été. Ce n’est pas le moment pour moi, et ça n’est peut-être que partie remise de toute façon (une session est prévue pour l’an prochain).

Avec de nouvelles choses qui ont lâché intérieurement (en partie grâce au jeûne), je redécouvre un paquet d’émotions qui attendaient leur tour. Notamment la colère, qui revient en fanfare, surtout dans mes interactions avec certaines personnes à Tera.

Loin de moi l’idée de promouvoir la colère comme quelque chose de souhaitable, mais entre la colère et le désespoir, je sais ce que je choisis. La rage de vivre commence à pulser davantage dans mes veines.

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Kenny et Jules en train de poser le pare-pluie de la maison nomade

Dans un autre domaine, j’apprends pas mal de choses ce mois-ci puisque c’est le chantier de remontage de la maison nomade à Tera, et que j’y suis presque tous les jours. Mettre la main à l’ouvrage, dans un contexte relativement cadré, me relance dans mon enthousiasme d’apprentissage pratique. C’est mon premier gros chantier depuis Habite Ta Terre en janvier (mon passage chez HTT en mai aura été davantage récréatif que laborieux), et ça me fait du bien.

Quelques copains/copines de Paris commencent à passer à Masquières, et si certains passages sont éphémères, pour d’autres la tentation du grand saut est beaucoup plus forte. ; )

Juillet/août :

Le chantier-école (la formation) en autonomie d’énergie de Tera bat son plein. Je réalise un clip sur la construction des panneaux thermiques, ce qui me permet de garder la main en plus d’être utile pour l’appel à dons de Tera du moment.

Malgré ça, je m’inscris au cours de l’été dans un faux rythme assez pénible. Une bonne partie des permanents de l’association fait la formation, et l’autre partie dépense beaucoup d’énergie pour soutenir la première (notamment au niveau de l’intendance et des repas). Seules quelques personnes (dont moi) ne s’inscrivent ni dans une catégorie, ni dans l’autre, ce qui est inconfortable pour tout le monde (nous les premiers). C’est une problématique qui perdure tout l’été, et la meilleure solution que j’y trouve, c’est de faire un pas de côté pour me préserver. Tera traverse de toute façon (pour une somme de raisons complexes) entre juin et août des turbulences humaines non négligeables, qui aboutissent entre autre sur le départ de plusieurs personnes. Si chaque histoire est différente, il est clair que l’intensité de tout ce qui se passe (en bien aussi, hein !) dans le projet en si peu de temps pendant l’été met tout le monde à rude épreuve et fatigue les corps et les esprits. Dans un moment où je viens de prendre conscience de la nécessité de prendre soin de moi et de me reposer, ma trajectoire est inverse à celle de la majorité (qui d’un coup se met à brûler de l’énergie de façon accrue), ce qui n’est pas simple à gérer sur le moment.

Je pars marcher une semaine en montagne avec mon ami Guillaume. C’est beau, c’est dur, ça me reconnecte à mon corps, et à mes limites du moment.

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Roche du Chardonnet. 2950m

Je continue à faire ma petite évolution intérieure, souvent dans l’inconfort, et l’angoisse reste quotidiennement en ma compagnie. Mais je me sens plus présent, plus conscient, et je commence à avoir confiance dans ma capacité à gérer et à dissoudre les pics de mal-être.

Lors de brefs passages à Paris, je recommence à cotoyer mon père et d’autres relations de longue date, dans des rapports humains qui commencent enfin à se renouveler, à rajeunir. Mes choix précédents sont confortés par l’observation des conséquences à moyen terme. Je gagne en confiance.

L’été est aussi le théâtre d’une transition relationnelle difficile et cruciale. Au final, cela aboutit à une meilleure digestion de ma séparation avec Lola, et à une meilleure ouverture à ce qui est présent pour moi aujourd’hui avec Lisa. De dures leçons sont apprises sur le terrain de la communication non violente, sur l’expression et la compréhension des besoins de chacun, sur l’écoute de soi et de l’autre.

Je fais un chantier enduit terre courant août, qui me permet d’apprendre un peu d’une technique de construction que j’aimerais mettre en œuvre pour moi, plus tard.

Fin août, je découvre avec Simon (D.) la formation Fermes d’Avenir, et je m’inscris, encouragé par Fred à Tera. J’y vois l’opportunité d’étancher ma soif de connaissances sur la permaculture, le maraîchage, la forêt-jardin, et sur un autre mode de vie. Une ouverture du champ des possibles.

Toujours fin août, je passe avec une bonne partie des permanents de Tera, une formation de niveau 1 d’animateur de jeu du Tao, et j’en profite pour commencer à pratiquer un peu partout en dehors de Tera.

Septembre

Nouveau jeûne en début de mois, qui continue le travail amorcé par le premier, avec notamment la disparition totale de mon eczema. Le jeûne, ça marche. Vraiment.

Je reprends la tenue de ce blog, ça me fait du bien.

Je bosse un peu à Paris début septembre, avec une bonne volonté retrouvée. La sensation que des perspectives sont sur le point de s’ouvrir dans une nouvelle vie me permet de bien vivre mes passages dans la capitale et mes collaborations professionnelles là-bas.

C’est le mois des choix. Choix de rester ou non à Tera, où je me sens mal en ce moment. Choix d’être vraiment avec Lisa. Choix d’entrer de plein pied dans la formation de Fermes d’Avenir.
Chaque choix est précédé d’un goulet d’étranglement étouffant, dont je ressors avec libération et une sensation d’expansion intérieure. Suivre la contre-intuition émotionnelle est la bonne solution : mes peurs me disent que je vais perdre en n’agissant pas en fonction d’elles ce que je perds déjà quand elles me dominent.

Dans les derniers jours du mois de septembre, je retourne brièvement chez HTT avec Kenny pour leur remettre un jeu du Tao ainsi que pour les initier au jeu lui-même. Je crois que j’ai un peu plus la banane à chaque fois que je vais là-bas. Si ça continue, je vais me transformer en être de pure énergie à mon prochain passage.

Octobre

Premier module de la formation de payculteur de Fermes d’Avenir. Entre les cours en salle, les ateliers à la ferme de la Bourdaisière (vive le désherbage de carottes), la vie commune et les visites de fermes, c’est bien dense.

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Un payculteur dans sa belle brouette.

L’ours convalescent que je suis se retrouve soudainement dans un contexte de socialisation intense, de vie en dortoir, d’horaires imposés, de suractivité potentielle à tous les instants. Rien de bien méchant pour le commun des mortels. Et pourtant, un petit Everest pour un brûlé intérieur à tendance agoraphobe.
Dès le quatrième jour, les angoisses reprennent avec un assaut particulièrement violent. Je me revois tomber comme il y a presque un an. L’ouragan intérieur est monstrueux, je tiens à peine sur mes jambes. « Quitte la formation », soufflent les peurs. « Sauve-toi, tu vas te faire broyer », susurrent les angoisses.

Mais cette fois, je suis mieux armé, et déploie tous les outils que je fourbis depuis un an. Bim ! un coup de lâcher-prise. Bam ! une rafale de méditation. Shebam ! cohérence cardiaque dans ta face. Boum ! respect de mon rythme. Pan ! yoga et étirements. Paf ! Communication Non Violente® (oui, le nom est déposé. Sérieusement). Splash ! dialogue intérieur.

J’invoque les super pouvoirs de la résilience.

Je gère. Non. Mieux, je traverse. Sur mon radeau, je dévale des creux de dix mètres, et je trouve encore la force de rire à la face de l’ouragan entre deux gorgées d’eau de mer avalées de travers.

La tempête se mue vite en coup de vent et diminue en quelques jours.

Je suis toujours là, mes deux pieds bien ancrés dans la réalité. J’avale de la connaissance, des rencontres, des perspectives nouvelles. Au bout d’une quinzaine de jours, je trouve un certain équilibre. Mieux, le cadre de la formation me fait du bien. Je rigole à nouveau, ça y est. Les bourgeons commencent à donner des feuilles. Fragiles, facilement emportées par le vent, mais marque indéniable d’une nouvelle étape dans mon retour à la vie.

Le cadre de la formation, avec lequel je joue comme un lycéen joue avec son emploi du temps, me réconcilie avec le désir de restructurer ma vie avec de grandes lignes simples. Je n’ai pas encore les réponses, mais je commence à savoir quelles questions me poser. La formation apporte son lot de connaissances, de prises de conscience sur la réalité du monde agricole, son état de délabrement et ses perspectives plus réjouissantes. Sur les miroirs aux alouettes aussi (j’y reviendrai dans un autre article).

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Les beaux épis de maïs de Potage et Gourmands, qu’on est allé visiter dans le cadre de la formation.

La distance avec Tera fait remonter de douloureuses tensions accumulées envers l’association depuis quelques mois. Une partie du pus s’écoule au travers de discussions téléphoniques houleuses avec Marie-Hélène, Lisa, Kenny. Je découvre davantage Simon, qui fait la formation avec moi. À travers nos discussions, je prends davantage conscience de mon insécurité intérieure autant que de mon pouvoir de la surmonter, d’habiter ma place à Tera ou n’importe où ailleurs. J’avance.

Novembre

De retour à Tera pendant deux semaines de pause à la formation, je reviens avec un bagage un peu plus conséquent, et des projets. Des moments d’échange sur les questions fondamentales du projet (réunions que nous appelons « Tera-ciel ») dénouent de gros nœuds de colère en moi et me permettent de restaurer le dialogue avec certaines personnes. Note : nos CR de réunions sont accessibles à ceux qui s’inscrivent sur le forum de Tera.

Je recommence à prendre en charge quelques chantiers au sein du projet. Surtout, celui de créer une forêt-jardin à la ferme de Lartel. Les marches semblent toujours hautes, mais avec un peu d’inventivité et/ou avec la courte échelle des copains, ça devient envisageable, contrairement aux grosses déconvenues du printemps.

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Nouveau jouet à Tera. VRRRMMM !!! (c’est pas avec ça que la forêt comestible va pousser)

Je retourne ensuite chez Fermes d’Avenir, où je renoue avec un rythme de croisière qui commence à fonctionner, pour m’abreuver à cette source précieuse de rencontres et d’enseignements.

Voilà où j’en suis aujourd’hui.

Et maintenant ?

Un an depuis l’effondrement. Je préfère clairement être là où je suis que là où j’étais. C’est loin d’être tout confort. Je suis fauché, encore quasi débutant en tout, je ne sais pas encore vraiment où je vais, mais mes choix récents commencent à dessiner les bords d’un cadre souple dans lequel je pourrai construire quelque chose de plaisant, de résilient, de durable.

Il m’a fallu un an pour passer de l’invivable au difficile (ponctué de petites joies). Du mourant au naissant. Du bourgeon sur une bûche encore incandescente, à un arbuste dont les petites racines attaquent la roche mère pour en faire un sol nourricier. De la survie à quelque chose qui commence à ressembler à nouveau à la vie.

L’angoisse occupe encore un bon tiers de mon temps d’éveil quotidien, contre 100% il y a un an. C’est à la fois encore trop, et incomparable avec ce que c’était.

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Coucou. Je suis heureux parfois.

Et dans le monde relationnel, matériel, extérieur ? En un an, j’ai commencé à faire des choses avec mes dix doigts : jardinage, charpente, enduits, bûcheronnage… tout en survol et rien en profondeur pour l’instant, mais l’expérience, par définition, prend du temps.

J’ai compris la base de la permaculture, je commence à faire un peu de design et j’aime ça.

En me soignant et en m’éveillant moi-même, j’ai pris goût à l’éveil et à l’écoute des autres, notamment avec le jeu du Tao que j’aime de plus en plus pratiquer comme animateur.

J’ai un nouveau chez moi que j’ai encore du mal à investir pleinement faute de m’y sentir vraiment à ma place, mais je peux enfin mettre derrière moi cette phrase qui me hantait depuis 3 ans : « Faut que je quitte Paris ». Je l’ai fait. Peut-être qu’un jour j’y reviendrai de mon plein gré, d’ailleurs. Mais en attendant, j’ai réussi à sortir de cet endroit dont le puits gravitationnel m’apparaissait infranchissable.

Je lèche encore mes plaies relationnelles, mais toutes sont en voie de cicatrisation, y compris certaines vieilles de quinze ans que le burn-out avait rouvertes. Certaines nouvelles rencontres m’ont ramenées à mon plaisir, à mon rire, à ma joie.

Une année dense. Dense comme le feuillage du laurier de Lartel, qui à défaut de pouvoir se construire tout de suite de nouvelles branches charpentières bien épaisses, buissonne de nouvelles feuilles pour capter la lumière du soleil.

Est-ce que je me donne maintenant un an pour passer du difficile au facile ? Pour entrer dans l’ère du fluide, de l’aisé, du naturel ? Non. Je ne sais pas de quoi sera fait demain. Ça prendra peut-être six mois. Peut-être dix ans. Sans doute entre les deux. En tout cas, moins j’y pense, plus ça ira vite.

La résilience d’un humain n’est pas la résilience d’un matériau. Il ne s’agit pas exactement pour moi de retrouver ma forme initiale. Un arbre résilient ne ressemble jamais à ce qu’il était avant d’avoir subi un choc (la foudre, une tempête, une taille…), et il porte à jamais la marque de ce qu’il a traversé. Par contre, il est capable de s’en remettre et de s’épanouir différemment.

Je sais dans ma chair que c’est possible pour moi. J’ai même l’outrecuidance de penser que je suis un peu plus malléable qu’un arbre, et que les cicatrices intérieures peuvent aller jusqu’à disparaître.

En attendant, je continue ma route sur les chemins de la résilience, un pas devant l’autre, en conscience.

Je suis un fainéant. Ou pas.

J’ai passé toute ma première vie à me faire traiter de fainéant. Par ma mère, par mes professeurs à l’école, au conservatoire, et par la suite par certains de mes collègues. J’entendais : « ça va, mais tu pourrais faire tellement mieux si tu travaillais un peu plus ! » Et ce, en dépit de résultats scolaires puis professionnels corrects. Le fait est que le job a toujours été fait. Que malgré ce dégoût profond pour la pression qu’on m’infligeait, ces projections de valeurs qui n’étaient pas les miennes, j’ai accompli ce qu’on attendait de moi.

Pendant les 28 ans de ma courte vie j’ai été monteur, cadreur, réalisateur, producteur, commentateur e-sportif, journaliste (Consoles +, paix à ton âme), écrivain, photographe sur un malentendu, et j’ai même bossé sur des chantiers à la fin de mon adolescence. J’ai fait un tour de France en 125 et traversé la France à pied. J’ai voyagé en France, en Suisse, en Belgique, en Inde, en Pologne, en Allemagne, en Italie, aux Pays-bas, aux Etat-Unis, en Espagne. Aujourd’hui, je suis dans le projet TERA, et je participe à quelques chantiers participatifs du Sud-Ouest. Je suis en train de devenir animateur du jeu du Tao,  et je m’apprête à faire une formation de payculteur (de paysan du 21eme siècle, quoi). Dans le futur, je serai peut-être chaman, charpentier, ostéopathe, et qu’en sais-je encore.

Est-ce que cet accumulation d’actes et d’occupations définit à elle seule ce que je suis ?

Certainement pas.

Est-ce que cette accumulation m’a apporté le bonheur ?

Non.  

Partant de ce constat, je laisse aujourd’hui le soin aux super productifs et aux super occupés (je ne parle pas des gens investis en conscience dans leur passion) de se ruiner la vie dans l’illusion du bonheur qu’est la suractivité. Je ne me définis plus uniquement par ce que je fais ou ne fais pas, mais surtout par ce que je suis.

Et parce que j’ai toujours travaillé « peu » (en temps administratif), parce que je ne suis pas partisan d’être toujours en train de faire quelque chose, et parce que j’ai besoin de (beaucoup de) temps pour moi, je (comme de nombreuses personnes de ma génération) suis un « fainéant ». En tout cas je le suis aux yeux de certaines personnes qui ont une idée bien précise de ce qui est bon pour la jeunesse, ou de ce qu’elle « doit » faire. Sans parler des caisses de retraite, de pôle emploi, et bien sûr des politiciens.

Mais leur jugement ne parle que d’eux-mêmes, pas de moi.

Pour ma part, je cherche aujourd’hui à vivre dans l’action juste, celle que je choisis et pas celle qu’on m’impose ou que je m’impose en fonction du regard des autres. Au-delà du voile de peur que soulève cette posture, autrui se rendra compte par lui-même que je ne me laisse pas mourir au fond de mon canapé. Que je ne deviens pas une sous-merde amorphe simplement parce que je prends ce temps que j’ai laissé les pressions extérieures me voler une partie de ma vie. L’action juste peut occuper un centième de mon temps comme la totalité. Mais cette proportion varie en fonction de ce que la vie présente. Et la vie n’est jamais constante. Elle est mouvement, et variation perpétuelle.

La génération Y n’est pas surnommée « génération burnout » par hasard. Les gens explosent parce qu’à force de se consumer pour des choses extérieures à elles-mêmes, leur identité a totalement disparu, ils n’ont plus aucune raison de vivre. Il y a un peu moins d’un an, après plusieurs années d’agitation grandissante (que certains appelleront « travail/occupation »), je me suis retrouvé incapable de contacter, de sentir ce que je foutais sur cette planète. Et pour continuer à vivre, il a fallu tout arrêter. Ce n’est pas simple, quand on est pris entre le marteau des jugements sur le « travail » et l’enclume de la vie qui met un arrêt non négociable à ce que l’on est en train de faire.

La quête de sens passe par une interrogation de ce que nous avons fait jusqu’ici. Nous, mais aussi ce qu’ont fait les générations précédentes. Et pour cela, il faut du temps. Du temps que je consacre à moi et pas à la surexcitation d’un monde mourant qui ne m’intéresse plus.

« Mais tu ne vis pas seul, tu vis en société ». Merci, oui. Seulement, la société que je veux voir émerger, celle que je consacrerai ma vie à faire émerger, pour les autres et pour moi-même, n’a rien à voir avec celle dans laquelle j’ai grandi. En ce début de troisième millénaire, partout dans ce pays et dans le monde, des gens (jeunes et moins jeunes) se rassemblent pour réinventer le vivre ensemble, le travail, la production alimentaire et énergétique, la notion d’activité, d’action consciente, la communication entre les personnes, etc. Je m’inscris là-dedans.

« Eh ben si tu veux changer tout ça, va falloir te bouger ! » pourrais dire notre ami Jean-Jacques. Il va surtout falloir s’arrêter une minute, une heure, une semaine, un an, dix ans s’il le faut. Transformer toutes ces choses, c’est une vocation d’une ambition immense, et qui conjointement réclame la plus grande humilité et la plus grande lenteur. C’est un contraste entre un besoin d’actions innombrables à mener, et en même temps une exigence de calme, de recentrage, de sortie de la frénésie, de la précipitation aveugle. Dans la suractivité menée sur rail, on ne réussira qu’à reproduire l’ancien monde. On ne résoud pas les problèmes avec les modes de pensée qui les ont engendrés (merci Albert).

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Un des coins dans lesquels j’ai pu commencer à être sans faire, ce printemps.

Moins je me sens « occupé », « employé », « au travail », plus je me sens apte à mener une action consciente en phase avec ce que je suis profondément. Et rien de ce que suis profondément ne cadre avec les exigences de vieux schémas de contrôle du monde du travail. Je ne suis pas mon métier, pas plus que quand je porte un chapeau je ne suis un chapeau. Et ce, même si j’aime mon métier de monteur depuis 10 ans. Même si j’aime mes futurs métiers en train d’émerger.

Il est réellement merveilleux de mener des activités que l’on aime. Et aussi beau d’apprendre à ne rien faire quand les activités que l’on exerce ne nous correspondent pas/plus… ou qu’il est simplement le moment de ne rien faire.

On stigmatise les gens qui « ne font rien », en oubliant les gens qui font et « qui ne sont rien », dont l’identité est totalement broyée par leur travail, et qui représentent une part bien plus importante de la société que les premiers nommés. Évidemment qu’il existe un équilibre. Le rechercher passe par des phases d’explorations alternées du faire et de l’être, pour ensuite pouvoir faire en étant, et être en faisant, dans la joie.

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Après une semaine de jeûne et de non faire en juin, j’étais à nouveau heureux de faire, de construire, en conscience.

C’est quelque chose qui peut naître de façon intuitive chez certains (qui pourront remercier leurs parents de les avoir accompagnés et non « éduqués ») et qui est un putain de parcours du combattant pour d’autres. Pour moi, en l’occurrence.

Dans cette recherche, je m’accorde aujourd’hui des moments d’arrêts. Cette semaine, par exemple, je jeûne. Je m’arrête une semaine. Une semaine pendant laquelle je ne serai pas à la ferme de TERA, une semaine pendant laquelle « je ne sers à rien » aux yeux des gens qui se définissent et définissent les autres en fonction de leur temps de travail et de leur productivité.

Or, à travers l’arrêt, le « rien faire », j’explore des facettes de mon identité enfouies depuis parfois des décennies. Je me reconnecte avec ce que je suis vraiment. Ce (non)faisant, le courant des actions futures qui s’étend devant moi se clarifie. Et ce qui m’angoissait dans l’action à mener, quelques jours auparavant, se réajuste, devient plus authentique, et ne suscite plus que de l’enthousiasme, lavé de ses peurs. Je peux envisager une connexion profonde entre ce que je suis, et ce que je fais.

Ce mode de fonctionnement n’est pas compatible avec la définition archaïque du travail et de l’activité. Prendre une semaine pour moi quand j’en ai besoin, sans attendre qu’on me l’autorise, ne « travailler » qu’un quart du temps si j’en ai envie, avec un calendrier qui varie au gré de mon humeur… Ai-je perdu la raison ? J’ai surtout l’impression de la retrouver.

Je ressens certaines personnes si terrifiées de voir une génération ne rien branler, « se perdre », ne rien produire, qu’elles en oublient d’imaginer que l’inactivité n’est pas un état permanent. Que la personne qui se recentre (si c’est un recentrage et pas une fuite dans des addictions bien connues : sexe, drogue, jeu vidéo, etc.) va sortir de sa hutte de sudation, de son espace de méditation, de son jeûne, de sa retraite, etc. Elle va en ressortir non seulement nourrie, mais prête à nourrir le monde et la société de ce qu’elle est, pour son bénéfice et celui des autres.

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L’homme allongé en bas de cette photo a tout compris.

Les bons à rien et les fainéants existent. Ce sont des personnes qui ont fini par croire ceux qui les traitaient de bons à rien et de fainéants, point. On peut naître lent, prudent, rêveur. Mais on ne naît pas fainéant. On le devient, à cause de l’incompréhension d’autrui et à son jugement face à un rythme intérieur qui n’est pas le sien et qu’il rejette/méprise.

Si vous vous sentez paresseux ou paresseuse, posez-vous cette question : quand ai-je commencé à me sentir fainéant ? Est-ce que cela est venu tout seul, ou bien est-ce parce qu’on me l’a dit ? Souvent, en remontant à l’enfance, on trouvera la marque du jugement parental ou scolaire.

Les conséquences de ce jugement sont dévastatrices, et je les ai expérimentées à l’envi. On commence par se dévaloriser et à devenir ce que l’on nous dit qu’on est. C’est ce que j’ai vécu à la fin de mon enfance et pendant toute mon adolescence. Puis, au début de mon âge adulte, à la faveur de prises de conscience primitives, je suis parti petit à petit dans l’extrême inverse, pour en arriver à une situation de vie totalement débile l’an dernier, où j’écrivais deux romans à la fois, je suivais un coaching, je travaillais, je déménageais, et je projetais des voyages, ma transition en écovillage et professionnelle. Sans parler d’une to-do list de trois pages. Tout ça à la fois. À faire pour après-demain, s’il te plaît. Boum. Explosion. Dont je suis retombé en un petit tas de chair informe et souffreteux, duquel il a fallu extraire le pus pour retrouver l’essence de mon être. Ce travail n’est d’ailleurs pas fini, mais il est salvateur.

Loin de ces deux extrêmes destructeurs (paresse et burnout), il y a l’expression simple de soi. Qui passe par des phases d’activité (dont on peut s’émerveiller), et des phases d’inaction (dont on peut s’émerveiller). Le courage de toute une vague de personnes aujourd’hui en transition, c’est de cultiver les deux phases, là où la vieille société n’en valorise qu’une.

Ainsi, à ceux qui sont prompts à juger les autres sur leur « fainéantise », j’invite l’observateur éclairé à poser cette question :

Qui es-tu, quand tu ne fais rien ?

 

Engagement, déménagement, ça bouillonne !

En ce moment, les évènements s’enchaînent plus vite que je ne peux les raconter.

Retour à Paris.

Fin janvier, je suis revenu à Paris pour trois semaines. Le temps de bosser. Le temps de mettre en place le tout nouveau forum de Tera avec Simon (outil dont je suis très content, malgré les joies de l’open source avec Discourse). Le temps de prendre une décision douloureuse. Le temps de me poser avec moi-même pour écouter ce que ça racontait à l’intérieur, après les expériences dont j’ai parlé dans mon dernier billet. Et ces trois semaines sont passées très vite, car il est apparu que la transition appelle la transition, et qu’une fois qu’on a mis un pied dedans, l’autre pied suit rapidement.

Aussitôt reviendu, aussitôt repartu.

Mi février, je suis retourné en Dordogne, par un jeu de hasard (je ne crois pas au hasard) assez rigolo. Un copain, Valentin, qui commence à s’occuper d’une maison et d’un terrain familiaux en Corse, pour y soigner ses châtaigniers et y vivre, m’avait prévenu dès début janvier qu’il descendait lui aussi dans le Périgord pour y apprendre les bases de la permaculture chez un oncle. J’ai voulu voir comment ça se passait là-bas, et j’y suis descendu quelques jours avant Tera. Sur place, Valentin m’a présenté François (l’oncle en question), 70 ans, soixante-huitard qui est allé au bout de ses idées et qui vit seul en quasi-autonomie depuis 40 ans. Son petit corps de ferme est entouré par son potager, ses quelques moutons, un bout de forêt et des arbres fruitiers. Il produit une bonne partie de ce qu’il consomme, de ses légumes à sa viande, en passant par son miel (avec ses ruches) et son vin (avec ses vignes). Tout est là, agencé autour de la maison pour un minimum d’effort et un maximum d’efficacité. Même l’eau qui alimente la ferme est remontée de la source du terrain via un bélier hydraulique.

Le bélier hydraulique, 100% mécanique,
0% de consommation d’énergie extérieure pour fonctionner.

François a été une mine d’or d’informations sur les plantes et les animaux, fort de ses décennies d’expérience, et sa bibliothèque de ressources m’a franchement fait baver. Les échanges le soir autour de la table avec Valentin et lui ont été de très bons moments. Et à table, l’agneau du jardin était très bon. Oui, l’agneau du jardin.

Valentin a passé son baptême de vidage et dépeçage pendant mon séjour. Quant à moi, même si je ne voulais pas participer, j’ai tenu à assister à la mort de l’animal. Je pense que toute personne qui mange de la viande devrait au minimum être témoin de ce moment. J’ai vu comment l’agneau avait vécu (avec beaucoup d’espace, dans de jolis petits pâturages bordés d’arbres), comment il a été amené (dans un enclos, au milieu de son espace de vie, sans être attaché ni brutalisé), comment il a été allongé (avec douceur), comment François lui a tranché la gorge, et avec quel humilité il l’a fait. Ce que j’ai vu était à des années lumières de ce qu’on peut régulièrement voir d’ignoble dans l’abattage industriel (même bio). Et pourtant, ces quatre minutes d’agonie (j’ai compté les secondes) étaient interminables. C’est dur. Et si c’est déjà dur comme cela, alors il ne faut pas beaucoup d’imagination pour se douter que peu de personnes supporteraient encore d’acheter de la viande industrielle si elle se rapprochaient un peu de la manière dont leur viande est créée. Pour ma part, je reste encore un peu carnivore (ma consommation de bidoche a bien été divisée par quatre depuis 18 mois), mais dorénavant, je veux le faire avec un maximum de conscience. Quand j’ai mangé cet agneau à table, deux jours plus tard, il avait un goût bien particulier. Au-delà du fait qu’il était délicieux (compte tenu de ses conditions d’élevage, ou plutôt de non-élevage, c’est plutôt logique), chaque bouchée m’appelait à le remercier, et l’expérience avait une tout autre intensité que celle de bouffer une tranche de jambon lyophilisée.

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Un agneau remplit le frigo de François pour un bon moment..

Sur un terrain plus anecdotique, les conditions de vie à la ferme de François étaient assez spartiates : douche plus ou moins en extérieur  (à -2°C ça pique), et pas de chauffage dans la maison autre que la petite cuisinière à bois (le réveil de froid sous la charpente à 3h du mat, ça pique aussi). Si je m’inspirerai volontiers de tout le précieux savoir de François pour mes expérimentations à venir, je crois que j’ajouterai quand même un peu de chauffage à ma future maison (sauf si elle est bioclimatique) !

Ces quelques jours en Dordogne (j’en reviens au hasard mentionné plus haut), ont aussi été l’occasion de repasser voir Habite Ta Terre, plutôt deux fois qu’une d’ailleurs, puisque le lieu-dit de la ferme de François se trouve à 10km de Champs-Romain ! J’ai pris énormément de plaisir à revoir tous les copains rencontrés en janvier, et à en rencontrer d’autres. J’en ai profité pour faire le plein de news sur l’avancement du projet, et vider ma besace à propos de Tera, car la curiosité à propos de ce qui s’y passe était palpable. D’une manière générale, j’apprécie profondément de jouer au lombric et de favoriser les échanges d’informations entre les deux projets.

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La flambant neuve serre à semis d’Habite ta Terre !

Tera, l’explosion de saveurs.

Après quelques jours en Dordogne, je suis reparti pour Masquières (commune actuelle de l’expérimentation Tera), et cette fois pour y rester 10 jours, après le très bref week-end du mois de janvier.

Décrire chronologiquement ce que j’y ai vécu en février est absolument impossible, tant les expériences intérieures et extérieures ont été intenses, variées, simultanées. Pour simplement donner une idée de la chose, je suis arrivé Parisien, et je suis reparti officiellement Masquiérois dix jours plus tard.
La question d’un appartement disponible dans le centre du village courait depuis quelques semaines, et tout s’est enchaîné très vite à mon arrivée. Kenny et moi sommes maintenant colocs d’un appart à 3km de Lartel (le lieu-dit d’expérimentation de Tera). Ça va me permettre de vivre à mi-temps entre Paris et Masquières. Cela me permet à la fois d’être engagé dans cette nouvelle expérience, et en même temps de pouvoir continuer à travailler pour gagner un peu de sous en attendant un jour le revenu de base en monnaie locale…
C’est une situation qui ne peut-être que transitoire, j’en ai bien conscience. Mais ça tombe bien, on parle de transition. Dans notre quête de mieux-vivre, personne ne nous oblige à nous jeter de la falaise pour arriver plus vite au bord de l’océan. On peut aussi descendre la paroi par étapes, et c’est ce que je choisis de faire aujourd’hui.

En dehors de cette histoire d’appartement, ce qui m’a justement convaincu de franchir un gros pas en avant, c’est ce que j’ai vécu et observé de Tera pendant ces dix jours. En un mois d’absence, le projet avait déjà bien avancé. Le fameux saut de la foi, l’entrée dans la matière dont je parlais dans mon dernier article, a enfin été franchi. Avec des difficultés, avec des résistances, avec hésitation. Mais il est franchi. La serre à semis a été construite, le jardin se met doucement en place, les petits fruitiers ont été plantés. Au moment où j’écris ces lignes et où je trépigne à l’idée d’y retourner, la dalle en béton de l’atelier de taille des éléments de la première maison de Tera (une variation de la maison nomade) est sur le point d’être coulée.

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Franck en train de constuire la serre à semis de Tera

La question du jardin devenait urgente quand Stéphane, volontaire formé en maraîchage, est arrivé à point nommé pour nous apprendre quelques maniement d’outils et quelques techniques pour le potager (sans parler de sa généreuse donation en matériel). Tout se passe comme ça à Tera, tout oscille entre l’incertitude, et la confiance de voir arriver les solutions dont on a besoin au moment où on en a besoin. Et pour l’instant, ça avance très fort.

Il y a beaucoup de projets simultanés, et cela a encore davantage explosé suite à  la journée de la charte. Ouverte aux adhérents comme aux volontaires, elle a permis d’avancer sur la vision du projet (activités, principes et attitudes, valeurs), et a aussi déchaîné l’imagination dans tous les sens. Le bouillonnement a été intense, à la limite du supportable parfois. Les journées sont (très) bien remplies à Tera, et il est parfois difficile de s’autoriser le repos. C’est un très bon exercice de prise de responsabilité individuelle à ce niveau. Et je n’ai pas le choix si je ne veux pas retomber dans le burn-out.

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Le mandala de la charte, avant son invasion par une horde de post-it.

Le plus impressionnant a été la vitesse avec laquelle j’ai atteint un certain degré de connexion relationnelle avec les autres volontaires, alors que j’ai passé à peine deux semaines sur place. Je ne dis pas qu’on se connaît tous sur le bout des doigts. Ce que je dis, c’est qu’il existe là-bas un fil invisible entre les gens. Dans la communication, dans la gestion des conflits, tout ce qui se noue, se dénoue avec une facilité que je n’ai jamais connue auparavant. Comme si ce lieu nous avait rassemblé pour que nous apprenions tous quelque chose les uns des autres. J’ai eu mon lot d’épiphanies, comme en janvier. Lartel, c’est comme la Montagne magique sans la décrépitude du sanatorium. Une énergie particulière meut cet endroit. D’ailleurs, en étant bien clair sur le fait que des différences fondamentales existent entre Habite Ta Terre et Tera, les deux initiatives ont ce point commun de mettre de grosses baffes à tous ceux qui y passent (ou y restent !), de les bousculer sur leurs appuis, pour qu’ils apprennent à se repositionner, à se poser différemment. C’est ce qui fait la beauté de la chose. Et le fait que les initiatives comme celles-ci se multiplient en France me redonne espoir en ces temps troublés.

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De gauche à droite : Stéphane, moi-même, Simon, Frédéric, Emmanuelle, Nino sur les épaules de Vincent, et Lisa.

 

Reparti, mais en fait non. Mais en fait si ?

Je suis reparti de Masquières le 29 février, et je ne devais revenir que jeudi prochain (le 16 mars), mais quelques jours après mon arrivée à Paris j’ai craqué et je me suis tapé l’aller-retour express en camion pour amener mes meubles (nouveaux et anciens), de Paris jusqu’à Masquières.

1400km au total, avec un seul jour à Masquières entre deux journées de route, malgré le soutien inestimable de mon pote Antoine pour le déménagement, et celui non moins inestimable de Lisa une fois sur place, c’était une connerie. Le burn-out est revenu gratter à la porte, et j’ai payé une addition salée de retour à Paname. La leçon, c’est que les allers-retours express, c’est non. Passer 15 jours à mi-temps entre Paris et Masquières est déjà fatiguant. Et la différence de mode de vie est telle qu’il faut respecter un temps d’adaptation à chaque fois. J’ai donc revu mon emploi du temps pour limiter plus strictement mes allers-retours dans les mois à venir. Passer d’une chaise à l’autre, c’est une chose. Avoir le cul entre 12 chaises simultanément, c’en est une autre, et ça ne me fait pas du bien. Encore un truc intégré grâce à Tera, c’est parfait.

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Un petit bonus pris sur la route du déménagement.

Focalisation

Ce sera le maître mot des prochaines semaines. Il y a tant à faire à Tera. Tant à explorer, apprendre, accomplir. Et ça ne pourra pas se faire en deux jours, même si une petite voix impatiente continue parfois de s’en plaindre à l’intérieur de moi. Donc il faut faire des choix, se concentrer. La communication de Tera (interne, externe), et le jardin (planification et exécution) seront mes deux chevaux de bataille du mois de mars.

On verra au prochain billet si je m’y suis tenu. :p

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Ça n’est que le début.