Je suis multiple.

Qui ai-je été ces six derniers mois ? Qui suis-je aujourd’hui ?

Je suis payculteur.

J’ai achevé ma formation de payculteur chez Fermes d’Avenir le 10 février dernier. Finalement, les 12 semaines de formation (étalées sur 5 mois) auront été si intenses que je me suis senti parfois comme un entonnoir par lequel se seraient engouffrés des hectolitres de savoir (c’est dégueulasse !). J’ai frisé la saturation, mais je suis toujours là, riche de tout ce que cela m’a apporté en connaissances du monde agricole, de la permaculture, et en rencontres de tous bords. Je ne suis pas plus agriculteur professionnel que je ne l’étais avant la formation, mais j’ai enfin des bases solides d’appréhension de ce monde encore nouveau pour moi.

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Premièrement cela m’a permis d’initier le projet vivrier de forêt comestible de TERA (dont j’ai raconté les premières étapes ici et ici, chez les amis de Permaculture Design).

Deuxièmement, dans mon expérience, ce qui est appris n’est jamais perdu, et saura toujours se manifester au moment le plus opportun. Peu importe que je devienne cultivateur, formateur en permaculture, ou que j’enchaîne sur 10 ans de jonglage dans une troupe de cirque, cette expérience aura forcément un impact sur le reste de mon existence.

De la même manière que mes animations professionnelles auprès de grandes entreprises depuis des années m’ont nourri dans l’animation de parties du jeu du Tao (voir ci-dessous) ; de la même manière que les conseils reçus dans mon adolescence commencent à prendre sens ; de la même manière que des choix qui semblaient anodins il y a 20 ans déploient toutes leurs répercussions en ce moment, je laisse à la vie le loisir de me surprendre.

Ces six mois de formation se diffusent en moi aujourd’hui comme des graines au vent. C’est une bonne image pour celui qui vient à la Terre, et qui lâche prise sur son désir de contrôle.

Je suis permaculteur.

Au-delà des détails techniques de la forêt comestible de TERA, que vous pourrez retrouver dans les articles déjà parus (et à venir) que je publie sur Permaculture Design, cette expérience me (re ?)met de plain-pied dans la pratique de la permaculture.

Le moins que je peux dire, c’est que je me sens aussi humble aujourd’hui que l’an dernier face à l’ampleur de la tâche. Aussi humble, si ce n’est plus, maintenant que j’ai le CCP en poche et que les imbrications de la permaculture m’apparaissent dans un degré de complexité encore supérieur.

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La forêt comestible pousse.

D’un côté c’est très bien, parce que j’ai toute la vie pour la pratiquer maintenant.

De l’autre, je me suis posé la question de savoir si ça avait du sens de déployer ça à TERA, alors qu’au final, rien ne dit que dans quelque temps je ne volerai pas vers d’autres horizons. Je plante des arbres, pas des laitues qui seront récoltées dans quelques mois. Les fruits (littéralement) de ce travail n’apparaîtront que dans plusieurs années.

J’ai trouvé ma paix avec ça. Premièrement parce que planter des arbres nourrit mon âme, et peu importe ce qui me reviendra ou ne me reviendra pas de façon matérielle. Deuxièmement, parce que cette expérience est une formidable formation libre de botanique et de permaculture, dont je choisis les heures, le contenu des cours, et même les camarades de classe. Troisièmement parce que c’est ma petite pierre pour nourrir l’Humanité au-delà de moi, pour prendre soin du vivant au-delà de moi.

Au niveau du design permaculturel global de la ferme de Lartel, Chaabi, qui prend maintenant la pleine charge du maraîchage, a plus de bouteille que moi, et sait où il va. Je discute peu ses orientations en ce moment (ça lui fait des vacances, je pense). Je mesure plus que jamais la grandeur de la tâche, et j’ai beaucoup limité mes ambitions de design pour le moment. J’essaie simplement de questionner mes décisions et celles de l’association sur l’aménagement du terrain, pour ne pas le regretter plus tard et laisser ouvert au maximum le champ des possibles.

Paradoxalement, je me sens de plus en plus permaculteur dans l’âme. J’ai simplement besoin de redimensionner ma zone de travail, compte tenu de mon expérience et de mon besoin « que les choses soient bien faites ». Aller lentement, faire petit, soigneusement, avec douceur, et avec joie, à mon rythme, dans un espace délimité et souverain. Pas évident dans le bouillonnement de TERA, mais c’est ma responsabilité de rester centré sur cet axe authentique pour moi.

Je suis animateur du jeu du Tao.

En trois mots pour ceux qui ne connaissent pas : le jeu du Tao est un jeu coopératif dont le but est d’aider les autres joueurs à réaliser la quête (personnelle ou collective) qu’ils auront choisie au début de la partie. C’est un outil absolument magique, qu’il soit utilisé pour un cheminement personnel, ou pour une problématique émergeant dans un contexte collectif (associatif, entreprenarial, et même politique).

Je joue au jeu du Tao depuis que je suis à TERA. J’anime des parties depuis septembre 2016, après une première formation par Patrice Levallois, grand amateur de chaos et co-créateur de ce bel outil (et des Minikeums… si, si).

 

Chat échaudé craint l’eau froide. Suite à une partie trop dure à gérer en décembre (qui au final m’a permis de connaître mes limites), je n’ai pas animé une seule partie jusqu’à fin mai. Malgré ça, j’ai continué à jouer de temps en temps, notamment à TERA fin janvier où nous avons utilisé le jeu pour faire (ré)émerger une vision collective.

Et puis la vie a envoyé des signaux que j’ai choisis d’écouter. Avec Olivier (de TERA), nous sommes allés animer des parties il y a quelques jours à peine, dans deux lieux : le Hameau des Âges, en Corrèze, et Habite ta Terre (dont j’ai déjà abondamment parlé ailleurs). Angoissé à mort, j’ai brisé le mur de peur qui s’était dressé entre moi et l’animation. À coups de tête. Et j’ai bien fait. Passées les sueurs froides des premières minutes, ma présence est revenue, ma concentration, mon écoute. J’ai pu me rendre pleinement disponible pour les belles personnes que j’avais en face de moi, et goûter à nouveau à cette qualité de communication qui fait vibrer mon âme lors des parties.

J’ai l’intuition que l’animation du jeu du Tao et bientôt d’autres outils d’intelligence collective, auprès des individus et des associations, est logiquement en train de devenir l’un des piliers de ma résilience. Aider les autres, c’est s’aider soi-même (et vice versa).

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Le plateau de jeu (crédit photo : Inimaginable Tao)

Je suis au RSA.

Voilà. Ça répond à la question des gens qui se demandaient « mais de quoi il vit celui-là ? ». Depuis un mois, du RSA (et de quelques piges de boulot rémunéré, qui transforment et abaissent le RSA en prime d’activité quand ça arrive). Avant, de mes économies.

Mes économies sont à bout, j’ai donc fait valoir mes droits et obtenu le RSA (que j’aurais pu avoir bien plus tôt). Ça me confronte à la peur de l’indigence matérielle, qui n’est qu’une illusion de plus parmi toutes les peurs encore enfilées comme des perles noires autour de mon cou.

C’est très bien comme ça. C’est un moment de transition, pas une vocation. J’ai des activités économiques dans les cartons qui émergeront en temps voulu (parce que les activités non rémunérées, ce n’est pas ça qui me manque en ce moment).

Et puis, pour une fois, je peux sincèrement remercier l’État français pour quelque chose, et ça, eh, c’est trop rare pour ne pas en profiter.

Mais comme l’état, c’est vous (et c’est moi aussi, puisque j’ai cotisé et que je cotiserai encore), du coup, merci, vous (et moi). Ça nous relie. C’est beau.

 Je suis en relation avec autrui

En janvier, j’ai fait l’expérience du cercle restauratif, qui est un outil que je souhaite bientôt manier en tant que facilitateur. Un cercle restauratif a pour but (comme son nom l’indique) de restaurer une relation entre deux personnes (plus de détails ici).

Ce cercle, que j’ai initié avec Fred (cofondateur de TERA), fut un spectacle de ce que l’humain peut avoir de plus absurde, et de plus beau. Il m’a encore un peu plus renforcé dans l’idée que 80% de tous nos conflits et de nos souffrances relationnelles sont dus à de purs malentendus. Les 20% de besoins contradictoires réels sont nettement plus gérables une fois que la lumière est faite sur ces 80% de néant qui semble occuper presque tout notre champ de conscience relationnelle.

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Les malentendus nous emmènent trop loin.

Lors du cercle restauratif, nous passons le plus clair de notre temps à reformuler ce que dit l’autre, pour amener la compréhension mutuelle.

Je ne vais pas étaler ici tout ce qui s’est passé dans ce cercle, mais voici un exemple de folie interprétative (en l’occurrence, la mienne) très humaine et quelque part très drôle en plus d’être tragique. Fred venait d’achever un moment d’expression dans lequel il avait dit (entre autres) :

FRED : […] Les tâches vitales du projet TERA, on doit les porter. Si à un moment quelqu’un est trop fatigué pour porter sa part, il sera remplacé, c’est pas grave, c’est la vie. […]

JULES (le facilitateur) : Grégor, peux-tu nous dire ce que tu as entendu ?

GREGOR : […] Et j’ai entendu que pour toi, il faut porter ces tâches. Si à un moment quelqu’un est trop fatigué pour porter sa part, il sera remplacé, c’est pas grave, c’est la vie. […]

JULES (se tourne vers Fred) : Fred, c’est bien ça que tu as voulu dire ?

FRED : oui, tout à fait.

* On s’apprête à passer à la suite, quand Chaabi, invité au cercle, intervient *

CHAABI (en fronçant les sourcils) : Attendez attendez… j’ai un doute là. Grégor, est-ce que tu peux reformuler avec d’autres mots ce que tu as entendu à propos du fait de devoir porter les tâches et d’être remplacé ?

GREGOR : Ben j’ai entendu « marche ou crève ». Si je suis trop épuisé par les tâches que m’impose le projet, tant pis, je serai remplacé par du sang neuf, c’est la vie, et moi je peux quitter le projet, aller crever dans le fossé, c’est OK.

* Autour du cercle, Chaabi prend son petit air entendu de « Je m’en doutais », et Fred a des yeux ronds comme des soucoupes. *

FRED (sidéré) : Hein ?! Ah mais non !!! Moi j’ai dit que si quelqu’un est fatigué, on va l’aider, on va le soulager de son fardeau pour qu’il puisse se sentir mieux !!

Voilà une belle illustration dans les relations humaines, du vent que l’on prend pour un mur. C’est aussi l’illustration que les mots ne suffisent parfois pas à apporter la clarté. J’ai utilisé les mêmes mots que Fred dans ma première reformulation, mais le sens de ma phrase était l’inverse de sa propre intention.

L’avantage d’être à TERA dans ma vie aujourd’hui, c’est aussi d’expérimenter avec tous les outils qui nous permettent de passer outre les interprétations abusives, de passer outre les procès d’intention et les suppositions. Ça demande du temps et de l’énergie, mais c’est extrêmement précieux. Concrètement, sans ce cercle restauratif, je pense que j’aurais pris la décision de quitter le projet il y a quelques mois, et avec de la rancœur. Les répercussions sont majeures.

À côté de cet épisode, l’hiver et le printemps ont été riches au niveau relationnel.

Premièrement parce que nous nous sommes retrouvés enfermés entre permanents de TERA à plusieurs reprises au cours de l’hiver, pour définir une vision commune. Via le jeu du tao, la sociocratie, la permaculture humaine, le mandala holistique, etc.

Ce fut dense, parfois au-delà de ce que je pouvais absorber, mais ce fut riche.

Submergé par le boulot de la plantation de la forêt comestible, j’ai commencé à transcender mon incapacité à déléguer (merci Jonathan) et à lâcher prise sur ce qui se passe dans un projet qui me tient à cœur quand je n’y suis pas.

J’ai soigné certaines relations à TERA, et cela m’a fait du bien.

Des amis sont venus me rendre visite, de la famille aussi. C’était chouette.

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Mon pote Guillaume le conquérant, et sa bêche.

Ma relation avec Lisa poursuit sa route, en conscience. Entre deux tempêtes de schémas relationnels, quelques lagons turquoise de présence et d’amour nous rappellent ce que nous sommes vraiment. Créer un « nous » (1+1=3) au milieu de nos tumultes intérieurs et du tumulte extérieur de TERA n’est pas chose facile. C’est en revanche un formidable terrain d’évolution.

Ailleurs, les contacts avec le « non-TERA » ont été limités de janvier à fin mai, trop limités à mon goût. C’est avec une joie profonde que je suis passé ces dernières semaines en Corrèze (Hameau des Âges), en Dordogne (Habite ta Terre), et même sur Paris, où je passe quelques jours pour un boulot et revoir ma famille. L’oxygène que m’apporte le mouvement me dit quelque chose. Derrière toutes mes croyances sur mon besoin de stabilité et de sécurité matérielles, j’ai aujourd’hui besoin de circuler, de connecter les idées et les personnes. D’amener des outils appris quelque part à un autre endroit, où j’apprendrai d’autres choses, que je pourrai apporter à nouveau dans d’autres lieux. Au fil de ma transition, je commence à connaître pas mal de gens sur l’axe Paris/Sud-Ouest. Chaque aller et chaque retour à moto me donne maintenant l’occasion de faire le lombric entre plusieurs écolieux et collectifs, entre des personnes qui ont les mêmes buts mais qui n’y vont pas de la même manière, voire entre des mondes complètement différents. Connecter ces univers, relier ce qui semble dissemblable, faire ce travail d’échange d’un milieu à autre, voilà qui me rend profondément vivant. 

Je suis en relation avec mon homme crapaud-singe intérieur.

La résilience est un processus. Avec des percées qui font du bien. Et des chutes qui font mal. Durant ces derniers mois, j’ai chu. Je me suis relevé. Je me suis re-cassé la gueule. Je me suis relevé. Et ainsi de suite. Dix fois par jour. Tous les jours.

Certains jours ça va. Certains jours, j’en chie vraiment à l’intérieur. C’est le chemin que j’arpente aujourd’hui.

Et puis… il y a une conscience, une présence qui commence à s’installer. Quelque chose qui, quand tout est noir, se fout gentiment de ma tronche. Kenny, mon colocataire cosmique, a quitté TERA et est parti dans un voyage autour du monde. À vélo, sans argent, et sans chambre à air (sérieusement).

Il est parti, mais il m’a laissé le souvenir impérissable de ces moments où il me voyait au fond du trou, sur le canapé du salon, et où il se foutait de moi. Sans pitié, sans méchanceté, sans dénigrement, mais avec l’humour le plus clair, le plus enfantin, le plus limpide et le plus acéré qui soit. Son tranchant fendait le voile d’illusion noir qui flottait entre moi et ma joie naturelle et il était alors impossible de ne pas rire.

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Peut-on réellement rester sérieux face à cet homme ?

Aujourd’hui, quand ça ne va pas, je vois sa tronche de cake apparaître devant moi et exploser d’un rire d’homme crapaud-singe. Et tout va mieux. Petit à petit, je m’approprie cette capacité à rire de moi avec bienveillance, à remettre à sa juste place toute la souffrance que je porte sur mes épaules. Cette responsabilité que j’ai d’incarner la joie au quotidien. Cette décision qui me revient de choisir entre la peur et l’amour, entre l’angoisse et le rire, à chaque instant.

J’ai failli mettre en titre de paragraphe « je suis encore effrayé » ou « je suis encore angoissé ». Mais je commence à avoir un peu trop conscience que je ne suis pas mes émotions pour le formuler de la sorte.

La méditation m’accompagne désormais une, deux, ou trois fois par semaine. C’est simple, et difficile. Mais lors des situations de crise, compter mes respirations peut suffire à faire disparaître la majeure partie de la souffrance en quelques minutes. Je ne peux plus ignorer ça. Je ne peux plus bien longtemps m’abîmer dans la croyance que je suis perdu dans un océan de malheur et que cet océan est très réel. Ce n’est plus tout à fait possible.

Je suis vivant.

En mars, une de mes cousines est morte d’une méningite foudroyante. C’était une jeune femme, rayonnante de joie. Elle avait 22 ans.

Au-delà du drame abominable et injuste, de la douleur de la famille, de ma tristesse, de notre impuissance à y changer quoi que ce soit,  cette tragédie m’a profondément interpellé.

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Je suis vivant.

Il ne s’agit pas de me jeter des briques au visage dans le genre « de quoi te plains-tu avec tes difficultés, tu es vivant ». Ce serait une comparaison totalement stérile (comme toutes les comparaisons avec autrui).

En revanche, ce que cela me rappelle, c’est que la vie est pleine de possibilités en même temps qu’elle est fragile. Qu’on ne peut pas « perdre son temps » à faire ou être des choses qui nous sont agréables. Mais qu’on peut gaspiller son énergie et son temps à vivre pour autre chose que ce que nous sommes, à poursuivre des objectifs qui nous semblent importants mais dont la quête ne nous apporte aucun bonheur.

Je ne serai jamais totalement en contrôle du temps qui m’est imparti sur cette Terre. En revanche, à chaque instant, je peux prendre la décision de vivre ma vie pleinement, sans me soucier des jugements (des miens ou ceux d’autrui), sans me laisser contrôler par la peur des risques matériels et relationnels, par le désir de statut social ou d’argent, par mes exigences ou celles des autres ; sans laisser autre chose que ma présence et ma joie dicter ma conduite.

Je mentirais si je disais que j’y arrive quotidiennement aujourd’hui. Mais ce drame familial m’a remis les yeux en face des trous. La seule chose importante dans la vie, c’est d’être authentique et donc heureux. Le reste, c’est du bruit.

Qui suis-je, quand je ne fais rien ?

Cette question, que j’ai posée au lecteur dans mon article le plus lu sur ce blog, me fait encore peur autant qu’elle me passionne. Peur du vide, peur de la disparition, peur du jugement d’autrui. Conscient que les peurs nous prédisent l’inverse de ce qui va se passer (si on s’autorise à leur désobéir), je les traverse, petit à petit. Je recommence à goûter de petites plages de repos du mental, à contacter la présence que je suis.

 

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Avant de travailler à la forêt-jardin, dix minutes de méditation (photo : ©Guillaume Chevalier)

Dans les commentaires de l’article en question, quelqu’un avait écrit qu’il avait passé les 18 derniers mois de sa vie à regarder les feuilles tomber. C’était sans doute une image un peu exagérée, mais je ressens toute sa puissance et sa nécessité (dans une certaine mesure) dans ma vie aujourd’hui.

Qui suis-je, quand je ne fais rien ? Je ne peux pas encore répondre à cette question de façon claire.

Par contre, comment vais-je quand je ne fais rien ? Comment est-ce que je me sens quand je mets mon esprit au repos ? Que j’arrête de vouloir contrôler la réalité pour obtenir de la sécurité ou combler ce que je crois être mes besoins ? Que j’arrête de réfléchir à ce que je vais devoir faire, mais que je suis en contact avec ce que je suis ? Comment vais-je quand j’écoute ce qui est, là, dans l’instant présent ?

Beaucoup mieux.

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Mort et renaissance : un an de résilience.

Quand on parle de résilience, on parle de choses brutales, qui se jouent à un niveau particulièrement intime. On parle d’un être vivant qui lutte pour s’adapter, pour survivre et retrouver sa forme, son intégrité, après avoir été confronté à un choc, voire à une totale déstructuration. On parle de mécanismes qui se déploient autant à l’échelle microscopique que macroscopique, et presque toujours d’abord dans le monde intérieur (le changement allant de l’intérieur vers l’extérieur).

Comme nous l’a appris le passionnant François Mulet de MSV (qui est intervenu dans la formation Fermes d’Avenir que je suis actuellement), un sol déstructuré à coups de labour, c’est comme un chaton qu’on a passé au broyeur : ça marche beaucoup moins bien. Et c’est violent. Les forces à déployer pour qu’il revienne à la vie sont massives, brutales, et peuvent amener de nouveaux déséquilibres si elles sont mal gérées.

À l’échelle humaine de la résilience, c’est pareil. Le corps et l’esprit vont compenser un choc violent en se réfugiant, puis en explorant des extrêmes qui, s’ils recèlent tous une part de la solution, ne peuvent mener à un équilibre à eux seuls. Le processus est complexe, et long.

Depuis à peine plus d’un an, j’explore ma résilience dans tous les domaines, puisque j’ai brûlé à peu près partout en même temps.

Concrètement, ça veut dire quoi ? Je vous passe ce qui m’a amené jusqu’au point de rupture (j’en parle ailleurs si ça vous intéresse), mais je déroule ici un film (forcément sélectif) de cette année qui vient de s’écouler. 


Septembre 2015 

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Octobre

En octobre, des crises d’angoisses violentes commencent à apparaître, et à se multiplier. Je crois pouvoir m’en sortir en continuant la thérapie/le développement personnel que je mène depuis alors 6 ans. En vain. Toutes les séances d’acupuncture, d’étiothérapie, d’ostéo, de shiatsu, m’apportent de moins en moins de réponses plaisantes et encore moins de soulagement. Pire, je sens que ça précipite ma chute dans un abîme inconnu. C’est normal, car ces techniques/méthodes m’ouvrent à moi-même, dans la conscience de ce qui est en train de m’arriver, en plus de m’avoir amené à ce point de ma vie. Mais sur le moment, je n’ai pas suffisamment de recul pour l’accepter. Sentir que ce qui est censé m’aider accentue encore un peu plus mes angoisses, est une spirale mentale infernale.

Novembre

Les angoisses atteignent un stade insoutenable. Je fais plusieurs malaises au travail, au point de devoir faire un break de plusieurs semaines. Je n’arrive plus à piloter ma moto, ma libido est à zéro, je ne peux plus supporter le contact humain (y compris de ceux qui veulent m’aider, notamment Lola), et impossible de bosser sur mes projets. Plus rien ne marche, ni dans ma tête ni dans mon corps, mais tout m’envoie des signaux de détresse absolue à laquelle répond une impuissance absolue. Je fais un passage aux urgences, persuadé que je vais y passer (« Mais vous n’avez rien, Monsieur »). Un médecin me diagnostique une dépression ; mon nouveau psy, un burn-out (c’est plutôt lui qui aura raison). Ces annonces en sont presque réconfortantes, car elles mettent des mots sur un enfer jusqu’alors incompréhensible.

Au plus fort de la tourmente, pendant deux ou trois jours, seule ma mère peut encore m’approcher et me border le soir comme un enfant de 5 ans.

La douleur de la panique (très physique, on ne parle pas de tristesse ou de déprime, j’ai connu les deux et ça n’a rien à voir) atteint son paroxysme le 11 novembre. Cette nuit-là, je répète comme un mantra que j’accepte l’incarnation terrestre, pour ne pas quitter mon corps.

À ce moment précis, j’ai deux chances incroyables : la première c’est une vitalité intérieure qui refuse de mourir. C’est con, mais c’est quelque chose qui ne se maîtrise pas. À ce stade ça n’a rien à voir avec la volonté. C’est quelque chose de plus primitif, animal. Donc j’appelle ça de la chance. Un cadeau de la vie. La seconde chance, c’est la présence de ma mère (oui oui, celle qui me traitait de fainéant, elle a bien changé depuis). Sans elle, je ne serais peut-être pas là aujourd’hui, ou alors en HP, assommé par la camisole chimique. La confiance qu’elle a déployée face à moi à ce moment-là (« ça prendra le temps que ça prendra, mais tu vas t’en sortir ») a fait la différence.

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Un des tous premiers brefs moments de sortie de l’angoisse permanente : peindre n’importe quoi, sans réfléchir.

Décidé à vivre, je sens que je n’ai pas le choix, que tout va se métamorphoser dans mon existence. Le vœu de résilience est formulé, en même temps que l’Everest se matérialise devant moi : comment se transformer en oiseau, quand on a été un poisson presque toute sa vie, et qu’on a la brusque, brutale, et irrépressible urgence de passer d’un monde à l’autre ?

Je reprends les prospections d’écovillage que je menais d’un œil depuis deux ans, je contacte Habite ta Terre et Tera. J’essaie de formuler des souhaits, une perspective. Je lâche tous mes projets en cours, y compris mon second roman sur lequel j’avais commencé à travailler avec une coach.

Intérieurement, je commence un travail de lâcher-prise via diverses méthodes, avec de premiers aperçus encourageants au milieu d’un océan de terreurs abyssales.

Décembre

Je sais que je pourrai entrer dans la matière en janvier, j’ai un billet de train pour le sud-ouest. En attendant, c’est toujours le purgatoire avec les pieds qui trempent à l’étage du dessous. Je suis sous anxiolytiques légers (je refuse de plonger dans les benzodiazépines), qui n’ont plus ou moins aucun effet. Je dors très, très mal, et j’ai toujours beaucoup de mal à me déplacer à moto. Malgré mon corps qui dit non, je reprends le boulot, chez MTV et ailleurs. Chaque pige est une épreuve de tous les instants. L’embryon de résilience qui se développe en moi sous la forme d’une boîte à outils (méthode Sedona, cohérence cardiaque, dialogue intérieur…) me permet de rester sur mes deux jambes qui flageolent. Ah oui, tiens, j’ai la tremblote maintenant. De partout, mais surtout des mains. En revanche, mes maux de dos habituels se calment. Parce que les angoisses s’expriment pures, sans filtre, le corps prend un peu moins sur lui dans les couches profondes.

J’ouvre ce blog avec Lola pour cultiver ce semblant de perspective qui pour l’instant ne s’appuie que sur une vision de long terme.

Noël est particulièrement difficile, malgré l’amour et le soutien que j’y reçois. Je sens que tout continue à me glisser des mains sans que j’aie de contrôle dessus.

D’un point de vue extérieur, la résilience est encore loin d’être là. Je ne sais pas comment je vais faire pour être en sécurité matérielle dans cette transition brutale qui s’impose à moi. Tout est sur le point de changer, et je n’ai plus aucun point de repère. Comment vivre autrement ? Je sais parfaitement ce que je ne veux plus, sans savoir encore ce que je veux ni comment l’atteindre. Toute perspective réjouissante paraît infiniment lointaine.

D’un point de vue intérieur, certaines choses bougent. Seul ou accompagné. Mais ces ouvertures de conscience continuent à apporter ce qu’elles apportent depuis octobre : de l’inconnu, et la peur de la perte, car tout est en train de foutre le camp dans ma vie. Cependant, cette conscience nouvelle apporte un semblant d’explication à ce qui m’arrive, ce qui permet de mieux l’accepter. C’est peu, mais c’est beaucoup, surtout dans l’état dans lequel je suis, où chaque petite victoire est une raison supplémentaire de continuer à vivre.

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Nombreuses balades autour de Notre-Dame dès qu’il fait beau, pour m’obliger à prendre l’air et ne pas stagner dans l’angoisse au fond de ma chambre.

 Janvier 2016  

J’ai déjà pas mal parlé du mois de janvier sur ce blog. En gros, je découvre un peu le champ des possibles d’une vie autre. HTT apporte une bouffée d’oxygène à un cerveau en apnée depuis 3 mois. Je commence à m’engager à Tera, où je me présente comme « un bourgeon sur une bûche calcinée ». Je découvre un peu la résilience autour de moi. Subitement, je rencontre sur mon chemin un tas de personnes qui ont traversé des dépressions ou des burn-out. Comme un signe de la vie qui dit : « regarde-les, ils s’en sont sortis. Sois patient, tu vas y arriver.».

En parallèle, la grande dégringolade de ce que j’ai connu jusqu’à présent se poursuit. Il n’a peut-être pas échappé à ceux qui suivent le blog depuis le début, que j’ai commencé à écrire les articles à la première personne du pluriel, et que j’ai vite continué à la première du singulier. Lola et moi nous séparons à la fin du mois de janvier, après quelques semaines de signes avant-coureurs.
Il est très important de comprendre que si aujourd’hui, je commence à avoir du recul ; sur le moment, je ne bitte rien à ce qui se passe en dehors d’un besoin profond d’être seul. Mon corps, mon mental, mes émotions, hurlent tous des trucs différents dans des langages incompatibles. Dans les premiers temps après cette séparation, à part un léger soulagement de fond qui vient valider cette décision, je suis incapable de comprendre pourquoi j’ai voulu me séparer. C’est très dur, pour elle, comme pour moi.

Dans une logique de survie, je découvre à quel point mes décisions semblent ne pas m’appartenir, en même temps que des petites voix qui grandissent en moi me susurrent à l’oreille que je commence à me respecter. La confusion règne souvent.

L’ouverture de certaines perspectives amène de premiers sentiments positifs, en même temps qu’elle se confronte à la peur de l’inconnu.

J’arrête les anxiolytiques (pour ce qu’ils me soulageaient de toute façon…). Tant que ce sera possible, je veux avancer en conscience dans cette tempête.

Février

Je signe un bail avec Kenny à Masquières (47), commune d’accueil de Tera. Je décide également de vivre à mi-temps entre Paris et le Sud-ouest.

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La vue depuis mon appartement à Masquières.

Ailleurs, en Dordogne, je fais la rencontre d’un homme qui vit en quasi autarcie depuis 40 ans. Je parlais des extrêmes tout à l’heure. C’est un bon exemple : rencontrer ce personnage singulier me rassure sur le fait que l’autarcie, c’est possible. Ça me confronte aussi au non-désir de vivre cet extrême. Les digestions intérieures sont lentes, et vont toujours avec leur cortège de peurs. Mais je sens que j’avance.

 Je repasse chez Habite ta Terre deux ou trois jours. Nouer des liens qui commencent à être durables avec différents acteurs de la transition en France, me fait du bien, et ramène par moment un fragile sourire sur mon visage.

 À Tera, je commence à toucher du doigt l’immense tâche d’acquérir des compétences que je n’ai jamais eues, de cultiver un mode de vie si différent de ce que j’ai connu. Je mets un peu les mains dans la terre. En fonction de mon degré de présence intérieure, c’est parfois agréable, parfois effrayant. Je commence aussi à jouer au jeu du Tao avec les Terians, et je l’ajoute vite à ma boîte à outils de la résilience tant il est puissant. Pour la première fois, j’entends Kenny me dire « tu me renvoies à l’image d’un danseur qui a oublié qu’il savait danser ». À défaut de pouvoir danser à nouveau, je ressens alors toute la vérité de ces mots. Je sens, au fond de moi, un enfant qui acquiesce, qui veut accomplir son chemin de résilience pour exprimer à nouveau sa vraie nature. Mais ce n’est pas encore le moment.

Mars

Les allers-retours entre Paris et Masquières vont bon train. Heureusement que je me suis toujours bien plu chez MTV, ça rend les journées de travail à peu près supportables, même avec la chape d’angoisses que j’ai sur la tête.

 Je déménage mes affaires en camion vers mon nouvel appart. 1300km aller-retour en 3 jours. Dans mon état c’est dur, d’autant que si je peux à nouveau prendre la route contrairement aux premiers temps du burn-out, ça reste une épreuve. Heureusement que mon vieux pote Antoine m’accompagne dans ce périple.

 À Tera, je suis bombardé référent jardin avec Simon W. et Lisa. L’enthousiasme est là. Les compétences, pas du tout. Je bouffe le guide du potager bio comme quelqu’un qui voudrait apprendre à lire mangerait le dictionnaire. C’est compliqué, et peu efficace. L’observation du terrain de la ferme m’apprend finalement davantage. Les prises de notes, le début de cartographie du domaine avec Lisa, tout est riche en information. J’ai la tête qui explose.

 Début du feuilleton du laurier.

Intérieurement, le temps est toujours à la tempête. Pour la première fois d’une longue série, le jeu du Tao fait ressortir les mots « douceur et lenteur » pendant mes parties. Comme un guide pour ma façon de percevoir et d’agir. J’acquiesce, j’acquiesce, mais je continue à m’agiter dans tous les sens. Peut-être que j’espère faire comme la souris au fond du pot de crème, mais dans la pratique je ressemble surtout à quelqu’un qui gesticule au milieu de sables mouvants.

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La ferme de Tera à Lartel (Masquières), en mars.

Côté Paris, je décide de me couper temporairement de certaines personnes, dont mon père, pour un bol d’oxygène relationnel dont j’ai besoin depuis plusieurs années. Ce sont des décisions difficiles, qui sur le moment sont suivies d’une ribambelle de doutes en même temps qu’elles s’imposent à moi.

Côté Masquières, les relations humaines qui se dessinent vont vite, très vite, parfois trop pour moi. J’ai besoin de calme, et pour l’instant ma transition ne m’apporte qu’un chaos intérieur grandissant, entre la peur de ce qui s’ouvre, et la peur de ce qui se referme. Je pose quelques règles de base pour retrouver un peu de solitude, intérieure et extérieure.

Avril

Passage à Paris difficile. Hébergé loin de mes parents chez qui je passe habituellement (décision du mois de mars oblige), j’ai au moins un peu de temps pour moi.

Je sens ne pourrai plus continuer ce mi-temps longtemps. J’ai besoin de lâcher davantage ce que je connais pour mieux explorer l’inconnu. J’annonce à Viacom (MTV, Game One) que j’arrête le mois prochain. C’est la fin d’une belle aventure de plus de deux ans et demi avec eux. Dorénavant, je n’accepterai plus que des missions ponctuelles à Paris. Je passerai le plus clair de mon temps hors de la capitale, où que ce soit.

À Tera, c’est un nouvel effondrement. Je passe tout mon temps à la ferme alors que j’ai un appartement, je ne prends pas le temps de me reposer. La sensation d’urgence qui m’habite distord tout mon rythme quotidien. Je ressens trop de pression (auto-induite) par rapport à la commission jardin, faute d’expérience et de connaissances. Je m’en suis demandé trop, et je le paie cash. « La douceur, la lenteur ». Oui, oui, je sais, et je n’ai pas écouté ce précieux conseil, qui continue à m’être répété à l’extérieur et à l’intérieur.

Mes points d’appui intérieurs sont encore au stade embryonnaire. Parfois, un jour, une heure, un rayon de soleil (au sens propre ou figuré) m’éclaire, un paysage me touche, et je sens la vie palpiter à nouveau en moi. Pas assez pour appeler ça une amélioration de mon état général, mais simplement comme un rai de lumière qui frappe l’océan à travers un épais manteau de nuages noirs. Fugace, et indispensable pour continuer à tenir la barre.

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Mai

Dernier passage « mi-temps » à Paris. Je mets encore quelques affaires professionnelles en ordre. De retour dans le sud-Ouest, je fais un bref passage à Tera, où je rends mon tablier de référent jardinier. C’était trop, trop tôt. Mais ça tombe bien, car de nouvelles personnes comme Cécile arrivent dans le projet, avec infiniment plus de compétences que moi. La formation autonomie d’énergie de l’été à Tera s’annonce, et je suis sur la liste des futurs stagiaires. Le planning, qui au début devait être morcelé, implique désormais trois mois de formation à temps plein. Ça m’inquiète un peu compte tenu de mon énergie du moment, mais je fais taire mes doutes, trop heureux à la perspective d’acquérir tout un tas de compétences qui me paraissent essentielles.

Je continue à découvrir la région, notamment en randonnant à pied avec Kenny.

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Je retourne une semaine chez Habite ta Terre avec Lisa. De plus en plus, HTT me fait l’effet d’un bain de miel. Non pas que tout y soit rose, loin de là. Mais parce que 1) je reste un volontaire de passage et que j’y vais sans pression (contrairement à Tera). 2) Leur collectif continue à se construire de façon organique, d’une manière qui me redonne confiance dans la capacité des être humains à faire des choses ensemble. 3) Je découvre à chaque fois un peu plus là-bas des personnes extraordinaires.

Sur place, Lisa me dit que c’est la première fois qu’elle m’entend rire autant. Elle a raison, et je m’interroge pour la première fois sur mon rapport à Tera : why so serious ?

Juin

Ça fait plus de six mois que j’ai explosé en plein vol, et je n’ai toujours pas pris de vrai repos. Peut-être est-ce accessoirement pour ça que je me sens continuellement épuisé. « Boarf, c’est pas parce qu’on fait un burn-out professionnel/mode de vie / relationnel / émotionnel / lieu de vie / familial, qu’il faut se reposer… »

Si ?

Après avoir été bien con pendant tout ce temps, je tilte enfin début juin, et décide de jeûner une semaine pour m’occuper de moi, de mon corps, et me recentrer. Kenny et moi jeûnons à la Forge (notre appartement dans le bourg de Masquières).
Le jeûne est un outil si puissant que je pense y consacrer un article plus tard. Mais pour faire court, après une semaine de jeûne hydrique + quelques jours de demi-jeûne (méthode Mosséri), voilà ce que j’observe :

  • Meilleur sommeil
  • Nettement moins de réveils en angoisse
  • 90% de l’eczema qui s’étendait sur mon bras droit a disparu.
  • Fin de la tremblote que je trimbale depuis le début de l’hiver.

Voilà pour les effets les plus remarquables. D’un point de vue psychique, mon esprit est plus clair, je me sens presque « normal » pour la première fois depuis octobre.

Il y a vraiment un avant et un après cette expérience.

Pendant le jeûne, je découvre aussi de nouvelles pistes de cheminement intérieur, avec la chamane du village.

La question du rythme se pose vraiment avec cette période loin de tout. J’ai pris du temps pour moi, et corps/esprit viennent de très concrètement me remercier. Avec Kenny, nous commençons à questionner les rythmes à Tera. Sujet qui sera au cœur d’un certain nombre de discussions et de passes difficiles pour le projet dans les mois suivants.

À la lumière de mon début de compréhension sur « la douceur et la lenteur » (enfin !), je retourne ma veste et je me désiste pour la formation de l’été. Ce n’est pas le moment pour moi, et ça n’est peut-être que partie remise de toute façon (une session est prévue pour l’an prochain).

Avec de nouvelles choses qui ont lâché intérieurement (en partie grâce au jeûne), je redécouvre un paquet d’émotions qui attendaient leur tour. Notamment la colère, qui revient en fanfare, surtout dans mes interactions avec certaines personnes à Tera.

Loin de moi l’idée de promouvoir la colère comme quelque chose de souhaitable, mais entre la colère et le désespoir, je sais ce que je choisis. La rage de vivre commence à pulser davantage dans mes veines.

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Kenny et Jules en train de poser le pare-pluie de la maison nomade

Dans un autre domaine, j’apprends pas mal de choses ce mois-ci puisque c’est le chantier de remontage de la maison nomade à Tera, et que j’y suis presque tous les jours. Mettre la main à l’ouvrage, dans un contexte relativement cadré, me relance dans mon enthousiasme d’apprentissage pratique. C’est mon premier gros chantier depuis Habite Ta Terre en janvier (mon passage chez HTT en mai aura été davantage récréatif que laborieux), et ça me fait du bien.

Quelques copains/copines de Paris commencent à passer à Masquières, et si certains passages sont éphémères, pour d’autres la tentation du grand saut est beaucoup plus forte. ; )

Juillet/août :

Le chantier-école (la formation) en autonomie d’énergie de Tera bat son plein. Je réalise un clip sur la construction des panneaux thermiques, ce qui me permet de garder la main en plus d’être utile pour l’appel à dons de Tera du moment.

Malgré ça, je m’inscris au cours de l’été dans un faux rythme assez pénible. Une bonne partie des permanents de l’association fait la formation, et l’autre partie dépense beaucoup d’énergie pour soutenir la première (notamment au niveau de l’intendance et des repas). Seules quelques personnes (dont moi) ne s’inscrivent ni dans une catégorie, ni dans l’autre, ce qui est inconfortable pour tout le monde (nous les premiers). C’est une problématique qui perdure tout l’été, et la meilleure solution que j’y trouve, c’est de faire un pas de côté pour me préserver. Tera traverse de toute façon (pour une somme de raisons complexes) entre juin et août des turbulences humaines non négligeables, qui aboutissent entre autre sur le départ de plusieurs personnes. Si chaque histoire est différente, il est clair que l’intensité de tout ce qui se passe (en bien aussi, hein !) dans le projet en si peu de temps pendant l’été met tout le monde à rude épreuve et fatigue les corps et les esprits. Dans un moment où je viens de prendre conscience de la nécessité de prendre soin de moi et de me reposer, ma trajectoire est inverse à celle de la majorité (qui d’un coup se met à brûler de l’énergie de façon accrue), ce qui n’est pas simple à gérer sur le moment.

Je pars marcher une semaine en montagne avec mon ami Guillaume. C’est beau, c’est dur, ça me reconnecte à mon corps, et à mes limites du moment.

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Roche du Chardonnet. 2950m

Je continue à faire ma petite évolution intérieure, souvent dans l’inconfort, et l’angoisse reste quotidiennement en ma compagnie. Mais je me sens plus présent, plus conscient, et je commence à avoir confiance dans ma capacité à gérer et à dissoudre les pics de mal-être.

Lors de brefs passages à Paris, je recommence à cotoyer mon père et d’autres relations de longue date, dans des rapports humains qui commencent enfin à se renouveler, à rajeunir. Mes choix précédents sont confortés par l’observation des conséquences à moyen terme. Je gagne en confiance.

L’été est aussi le théâtre d’une transition relationnelle difficile et cruciale. Au final, cela aboutit à une meilleure digestion de ma séparation avec Lola, et à une meilleure ouverture à ce qui est présent pour moi aujourd’hui avec Lisa. De dures leçons sont apprises sur le terrain de la communication non violente, sur l’expression et la compréhension des besoins de chacun, sur l’écoute de soi et de l’autre.

Je fais un chantier enduit terre courant août, qui me permet d’apprendre un peu d’une technique de construction que j’aimerais mettre en œuvre pour moi, plus tard.

Fin août, je découvre avec Simon (D.) la formation Fermes d’Avenir, et je m’inscris, encouragé par Fred à Tera. J’y vois l’opportunité d’étancher ma soif de connaissances sur la permaculture, le maraîchage, la forêt-jardin, et sur un autre mode de vie. Une ouverture du champ des possibles.

Toujours fin août, je passe avec une bonne partie des permanents de Tera, une formation de niveau 1 d’animateur de jeu du Tao, et j’en profite pour commencer à pratiquer un peu partout en dehors de Tera.

Septembre

Nouveau jeûne en début de mois, qui continue le travail amorcé par le premier, avec notamment la disparition totale de mon eczema. Le jeûne, ça marche. Vraiment.

Je reprends la tenue de ce blog, ça me fait du bien.

Je bosse un peu à Paris début septembre, avec une bonne volonté retrouvée. La sensation que des perspectives sont sur le point de s’ouvrir dans une nouvelle vie me permet de bien vivre mes passages dans la capitale et mes collaborations professionnelles là-bas.

C’est le mois des choix. Choix de rester ou non à Tera, où je me sens mal en ce moment. Choix d’être vraiment avec Lisa. Choix d’entrer de plein pied dans la formation de Fermes d’Avenir.
Chaque choix est précédé d’un goulet d’étranglement étouffant, dont je ressors avec libération et une sensation d’expansion intérieure. Suivre la contre-intuition émotionnelle est la bonne solution : mes peurs me disent que je vais perdre en n’agissant pas en fonction d’elles ce que je perds déjà quand elles me dominent.

Dans les derniers jours du mois de septembre, je retourne brièvement chez HTT avec Kenny pour leur remettre un jeu du Tao ainsi que pour les initier au jeu lui-même. Je crois que j’ai un peu plus la banane à chaque fois que je vais là-bas. Si ça continue, je vais me transformer en être de pure énergie à mon prochain passage.

Octobre

Premier module de la formation de payculteur de Fermes d’Avenir. Entre les cours en salle, les ateliers à la ferme de la Bourdaisière (vive le désherbage de carottes), la vie commune et les visites de fermes, c’est bien dense.

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Un payculteur dans sa belle brouette.

L’ours convalescent que je suis se retrouve soudainement dans un contexte de socialisation intense, de vie en dortoir, d’horaires imposés, de suractivité potentielle à tous les instants. Rien de bien méchant pour le commun des mortels. Et pourtant, un petit Everest pour un brûlé intérieur à tendance agoraphobe.
Dès le quatrième jour, les angoisses reprennent avec un assaut particulièrement violent. Je me revois tomber comme il y a presque un an. L’ouragan intérieur est monstrueux, je tiens à peine sur mes jambes. « Quitte la formation », soufflent les peurs. « Sauve-toi, tu vas te faire broyer », susurrent les angoisses.

Mais cette fois, je suis mieux armé, et déploie tous les outils que je fourbis depuis un an. Bim ! un coup de lâcher-prise. Bam ! une rafale de méditation. Shebam ! cohérence cardiaque dans ta face. Boum ! respect de mon rythme. Pan ! yoga et étirements. Paf ! Communication Non Violente® (oui, le nom est déposé. Sérieusement). Splash ! dialogue intérieur.

J’invoque les super pouvoirs de la résilience.

Je gère. Non. Mieux, je traverse. Sur mon radeau, je dévale des creux de dix mètres, et je trouve encore la force de rire à la face de l’ouragan entre deux gorgées d’eau de mer avalées de travers.

La tempête se mue vite en coup de vent et diminue en quelques jours.

Je suis toujours là, mes deux pieds bien ancrés dans la réalité. J’avale de la connaissance, des rencontres, des perspectives nouvelles. Au bout d’une quinzaine de jours, je trouve un certain équilibre. Mieux, le cadre de la formation me fait du bien. Je rigole à nouveau, ça y est. Les bourgeons commencent à donner des feuilles. Fragiles, facilement emportées par le vent, mais marque indéniable d’une nouvelle étape dans mon retour à la vie.

Le cadre de la formation, avec lequel je joue comme un lycéen joue avec son emploi du temps, me réconcilie avec le désir de restructurer ma vie avec de grandes lignes simples. Je n’ai pas encore les réponses, mais je commence à savoir quelles questions me poser. La formation apporte son lot de connaissances, de prises de conscience sur la réalité du monde agricole, son état de délabrement et ses perspectives plus réjouissantes. Sur les miroirs aux alouettes aussi (j’y reviendrai dans un autre article).

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Les beaux épis de maïs de Potage et Gourmands, qu’on est allé visiter dans le cadre de la formation.

La distance avec Tera fait remonter de douloureuses tensions accumulées envers l’association depuis quelques mois. Une partie du pus s’écoule au travers de discussions téléphoniques houleuses avec Marie-Hélène, Lisa, Kenny. Je découvre davantage Simon, qui fait la formation avec moi. À travers nos discussions, je prends davantage conscience de mon insécurité intérieure autant que de mon pouvoir de la surmonter, d’habiter ma place à Tera ou n’importe où ailleurs. J’avance.

Novembre

De retour à Tera pendant deux semaines de pause à la formation, je reviens avec un bagage un peu plus conséquent, et des projets. Des moments d’échange sur les questions fondamentales du projet (réunions que nous appelons « Tera-ciel ») dénouent de gros nœuds de colère en moi et me permettent de restaurer le dialogue avec certaines personnes. Note : nos CR de réunions sont accessibles à ceux qui s’inscrivent sur le forum de Tera.

Je recommence à prendre en charge quelques chantiers au sein du projet. Surtout, celui de créer une forêt-jardin à la ferme de Lartel. Les marches semblent toujours hautes, mais avec un peu d’inventivité et/ou avec la courte échelle des copains, ça devient envisageable, contrairement aux grosses déconvenues du printemps.

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Nouveau jouet à Tera. VRRRMMM !!! (c’est pas avec ça que la forêt comestible va pousser)

Je retourne ensuite chez Fermes d’Avenir, où je renoue avec un rythme de croisière qui commence à fonctionner, pour m’abreuver à cette source précieuse de rencontres et d’enseignements.

Voilà où j’en suis aujourd’hui.

Et maintenant ?

Un an depuis l’effondrement. Je préfère clairement être là où je suis que là où j’étais. C’est loin d’être tout confort. Je suis fauché, encore quasi débutant en tout, je ne sais pas encore vraiment où je vais, mais mes choix récents commencent à dessiner les bords d’un cadre souple dans lequel je pourrai construire quelque chose de plaisant, de résilient, de durable.

Il m’a fallu un an pour passer de l’invivable au difficile (ponctué de petites joies). Du mourant au naissant. Du bourgeon sur une bûche encore incandescente, à un arbuste dont les petites racines attaquent la roche mère pour en faire un sol nourricier. De la survie à quelque chose qui commence à ressembler à nouveau à la vie.

L’angoisse occupe encore un bon tiers de mon temps d’éveil quotidien, contre 100% il y a un an. C’est à la fois encore trop, et incomparable avec ce que c’était.

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Coucou. Je suis heureux parfois.

Et dans le monde relationnel, matériel, extérieur ? En un an, j’ai commencé à faire des choses avec mes dix doigts : jardinage, charpente, enduits, bûcheronnage… tout en survol et rien en profondeur pour l’instant, mais l’expérience, par définition, prend du temps.

J’ai compris la base de la permaculture, je commence à faire un peu de design et j’aime ça.

En me soignant et en m’éveillant moi-même, j’ai pris goût à l’éveil et à l’écoute des autres, notamment avec le jeu du Tao que j’aime de plus en plus pratiquer comme animateur.

J’ai un nouveau chez moi que j’ai encore du mal à investir pleinement faute de m’y sentir vraiment à ma place, mais je peux enfin mettre derrière moi cette phrase qui me hantait depuis 3 ans : « Faut que je quitte Paris ». Je l’ai fait. Peut-être qu’un jour j’y reviendrai de mon plein gré, d’ailleurs. Mais en attendant, j’ai réussi à sortir de cet endroit dont le puits gravitationnel m’apparaissait infranchissable.

Je lèche encore mes plaies relationnelles, mais toutes sont en voie de cicatrisation, y compris certaines vieilles de quinze ans que le burn-out avait rouvertes. Certaines nouvelles rencontres m’ont ramenées à mon plaisir, à mon rire, à ma joie.

Une année dense. Dense comme le feuillage du laurier de Lartel, qui à défaut de pouvoir se construire tout de suite de nouvelles branches charpentières bien épaisses, buissonne de nouvelles feuilles pour capter la lumière du soleil.

Est-ce que je me donne maintenant un an pour passer du difficile au facile ? Pour entrer dans l’ère du fluide, de l’aisé, du naturel ? Non. Je ne sais pas de quoi sera fait demain. Ça prendra peut-être six mois. Peut-être dix ans. Sans doute entre les deux. En tout cas, moins j’y pense, plus ça ira vite.

La résilience d’un humain n’est pas la résilience d’un matériau. Il ne s’agit pas exactement pour moi de retrouver ma forme initiale. Un arbre résilient ne ressemble jamais à ce qu’il était avant d’avoir subi un choc (la foudre, une tempête, une taille…), et il porte à jamais la marque de ce qu’il a traversé. Par contre, il est capable de s’en remettre et de s’épanouir différemment.

Je sais dans ma chair que c’est possible pour moi. J’ai même l’outrecuidance de penser que je suis un peu plus malléable qu’un arbre, et que les cicatrices intérieures peuvent aller jusqu’à disparaître.

En attendant, je continue ma route sur les chemins de la résilience, un pas devant l’autre, en conscience.

Laurier et résilience

J’ai mentionné Simon dans un précédent article. Avant d’être mon camarade de formation chez Fermes d’Avenir en ce moment, c’est avant tout un copain de chez Tera. Une histoire vient de me revenir à ce propos.

Ma rencontre avec Simon à Tera, s’est faite en mars dernier, autour d’un laurier-sauce. L’arbre faisait bien trois mètres cinquante de haut et trônait juste devant la terrasse de la maison de la ferme de Lartel. C’était un beau spécimen, le plus imposant de la petite famille végétale qui habitait ce côté du jardin.

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Derrière Lisa, Antoine et Olivier, le laurier tel qu’il était avant de rencontrer son destin.

Pris d’une envie soudaine de dégager la vue sur le vallon, Simon a suggéré une taille. Ladite taille fut menée séance tenante à grands coups d’élagueuse, et j’ai même participé aux premiers coups de chaîne, sans trop réfléchir, avant d’aller faire autre chose. Quand je suis revenu un peu plus tard, il ne restait de l’arbre que quatre troncs rabougris et nus, hauts de 80cm. Plus de branches, plus de feuilles (si ce n’est un rameau de 20cm qui pendouillait tristement). 80-90% de la biomasse du machin avait été emportée (sachant qu’une taille de plus de 30% est considérée comme sévère). J’ai été un peu estomaqué sur le moment, puis j’ai regardé Simon qui s’est marré et m’a répondu avec désinvolture : « t’inquiète, ça va repartir. ». J’ai hoché la tête sans y croire et une colère de fond s’est installée en moi, durablement.

Quelques semaines plus tard, le laurier faisait salement la gueule. Il apparaissait dévasté. Ses troncs et sa base se paraient de minuscules bourgeons, témoins des efforts qu’il réalisait pour ne pas y passer. Mais son dernier rameau avait bruni, et au milieu de la nature renaissante du printemps, il avait l’air de vivre ses derniers instants.

Un jour d’avril, je passais devant le laurier, et j’observais cet être vivant en galère totale, avec cette colère mêlée de tristesse qui revenait à chaque fois que je posais mes yeux dessus depuis un mois. Olivier s’est approché, a regardé successivement le laurier, puis moi, puis m’a dit avec un sourire  « Il est en train de mourir. Dans la joie, hein, mais je sens qu’il meurt » ; avant de s’éloigner.
Quelque chose s’est brisé en moi. J’ai titubé sur quelques mètres, puis me suis assis sur le petit banc en bois qui dominait les arbustes du versant à ce moment-là. Mabel, qui avait observé la scène depuis le siège, m’a glissé avec sollicitude : « toi aussi, on t’a coupé les branches ? » Je suis tombé à genoux, et j’ai pleuré toutes les larmes de mon corps. Des larmes de rage, et de désespoir. Je me suis dit que j’étais foutu, comme cet arbre. Que j’avais pris trop cher ces derniers mois, et que je pouvais faire ce que je voulais, mais que je ne m’en remettrais jamais.

Le laurier a tardé à mourir. Il s’est battu. Ses timides bourgeons se sont multipliés, et sont sortis au pied de l’arbre. Simon, estimant qu’il valait mieux que l’arbre reparte de ses troncs, a rasé les pousses, dépouillant la plante au moment où elle essayait de s’en sortir. Cette fois, j’ai pété un câble pour qu’il ne s’approche plus du laurier, ignorant son incompréhension mi-polie, mi-narquoise. J’ai jeté un œil à ce qui restait de l’arbre, et je me suis dit que ce n’était même plus la peine d’espérer quoi que ce soit.

Mais la plante n’est pas morte. Les yeux se sont à nouveau répandus, davantage sur les troncs cette fois-ci. Puis les feuilles sont sorties. Timides au début, avant d’exploser dans une profusion verte intense. Puis les rameaux se sont étirés, innombrables. Tout au long du printemps et de l’été, le laurier a repris.

Six mois plus tard, c’est un buisson vigoureux dont le feuillage neuf cacherait presque les marques de sa mutilation. Olivier s’est planté, je me suis planté. Le machin avait des réserves d’énergie que je ne soupçonnais pas, ou plutôt que je ne voulais pas soupçonner. Simon avait raison. Il avait confiance en lui et dans les ressources de l’arbre. Il savait qu’on n’abat pas un laurier comme ça.

 

À la fin de cette histoire, c’est moi qui ai l’air con.

Con, mais vivant, comme le laurier.

 

Depuis, j’ai pardonné à Simon en même temps que je me suis pardonné d’avoir autant douté, de moi comme du reste.

Par contre, je ne lui pardonne pas ses infâmes bruits de bouche la nuit dans le dortoir de la formation. C’est insupportable.

Allez, salut maintenant.

Le laurier, pris en photo hier par Simon (Un autre Simon). 

 

(la photo de couverture de l’article a été prise par Bertrand Fourgs)

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Je suis un fainéant. Ou pas.

J’ai passé toute ma première vie à me faire traiter de fainéant. Par ma mère, par mes professeurs à l’école, au conservatoire, et par la suite par certains de mes collègues. J’entendais : « ça va, mais tu pourrais faire tellement mieux si tu travaillais un peu plus ! » Et ce, en dépit de résultats scolaires puis professionnels corrects. Le fait est que le job a toujours été fait. Que malgré ce dégoût profond pour la pression qu’on m’infligeait, ces projections de valeurs qui n’étaient pas les miennes, j’ai accompli ce qu’on attendait de moi.

Pendant les 28 ans de ma courte vie j’ai été monteur, cadreur, réalisateur, producteur, commentateur e-sportif, journaliste (Consoles +, paix à ton âme), écrivain, photographe sur un malentendu, et j’ai même bossé sur des chantiers à la fin de mon adolescence. J’ai fait un tour de France en 125 et traversé la France à pied. J’ai voyagé en France, en Suisse, en Belgique, en Inde, en Pologne, en Allemagne, en Italie, aux Pays-bas, aux Etat-Unis, en Espagne. Aujourd’hui, je suis dans le projet TERA, et je participe à quelques chantiers participatifs du Sud-Ouest. Je suis en train de devenir animateur du jeu du Tao,  et je m’apprête à faire une formation de payculteur (de paysan du 21eme siècle, quoi). Dans le futur, je serai peut-être chaman, charpentier, ostéopathe, et qu’en sais-je encore.

Est-ce que cet accumulation d’actes et d’occupations définit à elle seule ce que je suis ?

Certainement pas.

Est-ce que cette accumulation m’a apporté le bonheur ?

Non.  

Partant de ce constat, je laisse aujourd’hui le soin aux super productifs et aux super occupés (je ne parle pas des gens investis en conscience dans leur passion) de se ruiner la vie dans l’illusion du bonheur qu’est la suractivité. Je ne me définis plus uniquement par ce que je fais ou ne fais pas, mais surtout par ce que je suis.

Et parce que j’ai toujours travaillé « peu » (en temps administratif), parce que je ne suis pas partisan d’être toujours en train de faire quelque chose, et parce que j’ai besoin de (beaucoup de) temps pour moi, je (comme de nombreuses personnes de ma génération) suis un « fainéant ». En tout cas je le suis aux yeux de certaines personnes qui ont une idée bien précise de ce qui est bon pour la jeunesse, ou de ce qu’elle « doit » faire. Sans parler des caisses de retraite, de pôle emploi, et bien sûr des politiciens.

Mais leur jugement ne parle que d’eux-mêmes, pas de moi.

Pour ma part, je cherche aujourd’hui à vivre dans l’action juste, celle que je choisis et pas celle qu’on m’impose ou que je m’impose en fonction du regard des autres. Au-delà du voile de peur que soulève cette posture, autrui se rendra compte par lui-même que je ne me laisse pas mourir au fond de mon canapé. Que je ne deviens pas une sous-merde amorphe simplement parce que je prends ce temps que j’ai laissé les pressions extérieures me voler une partie de ma vie. L’action juste peut occuper un centième de mon temps comme la totalité. Mais cette proportion varie en fonction de ce que la vie présente. Et la vie n’est jamais constante. Elle est mouvement, et variation perpétuelle.

La génération Y n’est pas surnommée « génération burnout » par hasard. Les gens explosent parce qu’à force de se consumer pour des choses extérieures à elles-mêmes, leur identité a totalement disparu, ils n’ont plus aucune raison de vivre. Il y a un peu moins d’un an, après plusieurs années d’agitation grandissante (que certains appelleront « travail/occupation »), je me suis retrouvé incapable de contacter, de sentir ce que je foutais sur cette planète. Et pour continuer à vivre, il a fallu tout arrêter. Ce n’est pas simple, quand on est pris entre le marteau des jugements sur le « travail » et l’enclume de la vie qui met un arrêt non négociable à ce que l’on est en train de faire.

La quête de sens passe par une interrogation de ce que nous avons fait jusqu’ici. Nous, mais aussi ce qu’ont fait les générations précédentes. Et pour cela, il faut du temps. Du temps que je consacre à moi et pas à la surexcitation d’un monde mourant qui ne m’intéresse plus.

« Mais tu ne vis pas seul, tu vis en société ». Merci, oui. Seulement, la société que je veux voir émerger, celle que je consacrerai ma vie à faire émerger, pour les autres et pour moi-même, n’a rien à voir avec celle dans laquelle j’ai grandi. En ce début de troisième millénaire, partout dans ce pays et dans le monde, des gens (jeunes et moins jeunes) se rassemblent pour réinventer le vivre ensemble, le travail, la production alimentaire et énergétique, la notion d’activité, d’action consciente, la communication entre les personnes, etc. Je m’inscris là-dedans.

« Eh ben si tu veux changer tout ça, va falloir te bouger ! » pourrais dire notre ami Jean-Jacques. Il va surtout falloir s’arrêter une minute, une heure, une semaine, un an, dix ans s’il le faut. Transformer toutes ces choses, c’est une vocation d’une ambition immense, et qui conjointement réclame la plus grande humilité et la plus grande lenteur. C’est un contraste entre un besoin d’actions innombrables à mener, et en même temps une exigence de calme, de recentrage, de sortie de la frénésie, de la précipitation aveugle. Dans la suractivité menée sur rail, on ne réussira qu’à reproduire l’ancien monde. On ne résoud pas les problèmes avec les modes de pensée qui les ont engendrés (merci Albert).

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Un des coins dans lesquels j’ai pu commencer à être sans faire, ce printemps.

Moins je me sens « occupé », « employé », « au travail », plus je me sens apte à mener une action consciente en phase avec ce que je suis profondément. Et rien de ce que suis profondément ne cadre avec les exigences de vieux schémas de contrôle du monde du travail. Je ne suis pas mon métier, pas plus que quand je porte un chapeau je ne suis un chapeau. Et ce, même si j’aime mon métier de monteur depuis 10 ans. Même si j’aime mes futurs métiers en train d’émerger.

Il est réellement merveilleux de mener des activités que l’on aime. Et aussi beau d’apprendre à ne rien faire quand les activités que l’on exerce ne nous correspondent pas/plus… ou qu’il est simplement le moment de ne rien faire.

On stigmatise les gens qui « ne font rien », en oubliant les gens qui font et « qui ne sont rien », dont l’identité est totalement broyée par leur travail, et qui représentent une part bien plus importante de la société que les premiers nommés. Évidemment qu’il existe un équilibre. Le rechercher passe par des phases d’explorations alternées du faire et de l’être, pour ensuite pouvoir faire en étant, et être en faisant, dans la joie.

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Après une semaine de jeûne et de non faire en juin, j’étais à nouveau heureux de faire, de construire, en conscience.

C’est quelque chose qui peut naître de façon intuitive chez certains (qui pourront remercier leurs parents de les avoir accompagnés et non « éduqués ») et qui est un putain de parcours du combattant pour d’autres. Pour moi, en l’occurrence.

Dans cette recherche, je m’accorde aujourd’hui des moments d’arrêts. Cette semaine, par exemple, je jeûne. Je m’arrête une semaine. Une semaine pendant laquelle je ne serai pas à la ferme de TERA, une semaine pendant laquelle « je ne sers à rien » aux yeux des gens qui se définissent et définissent les autres en fonction de leur temps de travail et de leur productivité.

Or, à travers l’arrêt, le « rien faire », j’explore des facettes de mon identité enfouies depuis parfois des décennies. Je me reconnecte avec ce que je suis vraiment. Ce (non)faisant, le courant des actions futures qui s’étend devant moi se clarifie. Et ce qui m’angoissait dans l’action à mener, quelques jours auparavant, se réajuste, devient plus authentique, et ne suscite plus que de l’enthousiasme, lavé de ses peurs. Je peux envisager une connexion profonde entre ce que je suis, et ce que je fais.

Ce mode de fonctionnement n’est pas compatible avec la définition archaïque du travail et de l’activité. Prendre une semaine pour moi quand j’en ai besoin, sans attendre qu’on me l’autorise, ne « travailler » qu’un quart du temps si j’en ai envie, avec un calendrier qui varie au gré de mon humeur… Ai-je perdu la raison ? J’ai surtout l’impression de la retrouver.

Je ressens certaines personnes si terrifiées de voir une génération ne rien branler, « se perdre », ne rien produire, qu’elles en oublient d’imaginer que l’inactivité n’est pas un état permanent. Que la personne qui se recentre (si c’est un recentrage et pas une fuite dans des addictions bien connues : sexe, drogue, jeu vidéo, etc.) va sortir de sa hutte de sudation, de son espace de méditation, de son jeûne, de sa retraite, etc. Elle va en ressortir non seulement nourrie, mais prête à nourrir le monde et la société de ce qu’elle est, pour son bénéfice et celui des autres.

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L’homme allongé en bas de cette photo a tout compris.

Les bons à rien et les fainéants existent. Ce sont des personnes qui ont fini par croire ceux qui les traitaient de bons à rien et de fainéants, point. On peut naître lent, prudent, rêveur. Mais on ne naît pas fainéant. On le devient, à cause de l’incompréhension d’autrui et à son jugement face à un rythme intérieur qui n’est pas le sien et qu’il rejette/méprise.

Si vous vous sentez paresseux ou paresseuse, posez-vous cette question : quand ai-je commencé à me sentir fainéant ? Est-ce que cela est venu tout seul, ou bien est-ce parce qu’on me l’a dit ? Souvent, en remontant à l’enfance, on trouvera la marque du jugement parental ou scolaire.

Les conséquences de ce jugement sont dévastatrices, et je les ai expérimentées à l’envi. On commence par se dévaloriser et à devenir ce que l’on nous dit qu’on est. C’est ce que j’ai vécu à la fin de mon enfance et pendant toute mon adolescence. Puis, au début de mon âge adulte, à la faveur de prises de conscience primitives, je suis parti petit à petit dans l’extrême inverse, pour en arriver à une situation de vie totalement débile l’an dernier, où j’écrivais deux romans à la fois, je suivais un coaching, je travaillais, je déménageais, et je projetais des voyages, ma transition en écovillage et professionnelle. Sans parler d’une to-do list de trois pages. Tout ça à la fois. À faire pour après-demain, s’il te plaît. Boum. Explosion. Dont je suis retombé en un petit tas de chair informe et souffreteux, duquel il a fallu extraire le pus pour retrouver l’essence de mon être. Ce travail n’est d’ailleurs pas fini, mais il est salvateur.

Loin de ces deux extrêmes destructeurs (paresse et burnout), il y a l’expression simple de soi. Qui passe par des phases d’activité (dont on peut s’émerveiller), et des phases d’inaction (dont on peut s’émerveiller). Le courage de toute une vague de personnes aujourd’hui en transition, c’est de cultiver les deux phases, là où la vieille société n’en valorise qu’une.

Ainsi, à ceux qui sont prompts à juger les autres sur leur « fainéantise », j’invite l’observateur éclairé à poser cette question :

Qui es-tu, quand tu ne fais rien ?

 

Passé, futur, présent.

Pour avancer, il faut savoir d’où l’on vient.

Je ne suis ni handicapé à un quelconque degré physique ni porteur de plus grosses casseroles que d’autres (chacun a sa cave de boue à déblayer). Mais comme une grande majorité d’occidentaux, j’ai été conditionné d’une certaine manière, par mon éducation, par la société, et plus que tout, par mon lieu de vie.

J’ai passé toute ma vie à Paris. 27 ans au cœur d’un lieu ou rien de ce que l’on mange n’est produit à moins de trente kilomètres (et bien souvent, cela se chiffre en centaines ou en milliers). Un lieu qui sans pétrole, s’effondre en trois jours.

Mon subconscient a été sous perfusion de la publicité et injecté avec des désirs de consommation en permanence, dans les transports, dans la rue, à la télévision, sur internet.

Ma consommation de bien matériels a pu être parfois absurde et excessive, et jusqu’à récemment, je considérais inconsciemment que les déchets qui partaient à la poubelle disparaissaient par enchantement une fois le camion-benne passé.

J’ai passé ma vie entouré par les pots d’échappement, les bruits de klaxon et l’horizon bouché à vingt mètres.

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La vue matinale parisienne

Pendant un temps non négligeable de mon existence, je me suis nourri de pain blanc en tranches, de fromage industriel, de jambon lyophilisé et de yaourts Danone. Jusqu’à mes 23 ans, j’étais incapable de me faire cuire un œuf. Je ne savais pas comment ma nourriture était produite et je m’en foutais totalement.

J’allais régulièrement à la campagne chez ma grand-mère, sans pour autant vraiment profiter de son immense jardin si ce n’est pour y faire des feux. C’était beaucoup plus rigolo de faire brûler un tas de bois que de se soucier de la croissance des plantes.

J’ai été no-life sur les bords, replié sur moi, accro aux jeux vidéo, capable de passer 12 heures d’affilée à vivre par procuration des aventures épiques, souvent sensible aux fonds sublimes de nature pixélisée et d’écologie de synthèse.

Encore aujourd’hui, je hais l’exercice physique avec une passion faiblissante certes, mais toujours intense.

Depuis dix ans, je travaille dans l’audiovisuel, à la fois pour mes projets personnels et professionnels. Et même si je me soigne, je passe encore une grosse partie de mes journées avachi devant un ordinateur, le dos en banane.

Jusqu’à un certain point, j’ai cru que la démocratie se bornait à mettre un bulletin dans une urne, et j’ai élu mes maîtres avec candeur pendant quelques années.

Pour finir sur un volet non négligeable, les notions de bonheur, de bien-être, de simplicité, de calme, de paix intérieure, m’ont été assez largement éphémères, évanescentes, voire étrangères, pendant longtemps.

Je ne suis pas en train de m’apitoyer sur mon sort. Simplement, comme vie en résilience, il y a mieux. Il y a pire aussi. J’ai quand même appris à ne pas gâcher ma nourriture, à respecter la vie sous toutes ses formes, à aimer mon prochain, à respecter de grands principes dont les applications dans la réalité m’échappaient totalement en ma qualité de Parisien coupé du monde. Mais ce sont ces principes qui m’ont permis de ne pas démissionner face à la vérité, quand mes yeux se sont calés un peu plus en face des trous.

 

Le premier réveil fut l’Inde, à 17 ans. Je pense que toute personne un peu trop centrée sur son nombril et sur ses « first world problems » devrait y faire un tour. Ça fout la chiasse, mais ça débouche les sinus, les yeux, et le cerveau par la même occasion.

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Dans le marché de Pondichery, décembre 2005

 

Quelques années plus tard, à 20 ans, j’ai plongé avec joie dans le conspirationnisme. On critique beaucoup les théories du complot, et on a (très) souvent raison. En ce qui me concerne, cependant, je n’aurais pas ouvert mes yeux sur le monde comme je l’ai fait ensuite, sans cette phase de ma vie. J’ai eu deux chances là-dedans. La première, c’est l’éducation critique de mes parents, qui m’a permis de remettre ces théories en question de la même manière qu’elles m’avaient poussé à remettre en question les versions historiques dominantes en premier lieu. La seconde, c’est que j’ai été introduit à la théorie du complot via Zeitgeist. Peter Joseph est un homme remarquable. En moins de cinq ans, il a su faire évoluer son propos, du conspirationnisme à une vision du monde certes discutable (comme tout point de vue), mais radicalement différente de ses premiers travaux. Plus saine et plus constructive.

Zeitgeist premier du nom sautait à pieds joints dans le conspirationnisme, via la religion, le 11 septembre (quelle surprise !), et un volet géopolitique/économique (principalement axé sur les États-Unis). Le second s’intéressait à la mécanique de l’argent-dette. Et si son approche restait conspirationniste (l’argent-dette présenté comme une guerre cachée contre les peuples), le film n’en était pas moins valide dans la description de la création monétaire actuelle. Plus tard, j’ai découvert l’argent-dette de Paul Grignon et son approche très neutre, que je conseillerais davantage aujourd’hui pour qui veut comprendre la folie de la création mondiale d’argent.
Le troisième Zeitgeist était lui aussi beaucoup plus neutre dans sa construction, et comme son sous-titre l’annonçait (Moving Forward), proposait une vision plus claire de la société d’aujourd’hui, et des pistes pour le monde de demain. Peter Joseph est même allé jusqu’à ouvertement rire de la théorie du complot dans sa série consécutive : A culture in decline.

En suivant cette évolution du discours, j’ai moi-même fait évoluer mon point de vue en quelques années. Ma voracité pour les théories du complot m’a permis de remettre en question le système dans lequel je vivais. Ma voracité pour la vérité m’a poussé à multiplier mes sources, et à réaliser que le système actuel n’avait pas besoin de complots pour être intrinsèquement pathologique et vecteur de destruction humaine et environnementale.

Il y a trois ans, à 24 ans, j’avais une vision un peu plus claire des failles de l’économie de marché, de la nécessité de protéger notre environnement, de mieux vivre ensemble. Mais je n’avais pas la moindre idée de ce que je pouvais faire pour participer au changement que j’aspirais à voir émerger. Je considérais que la solution miracle viendrait de la technologie. Je voyais circuler des slogans comme « robots will steal your jobs, and that’s ok ! ». Je croyais dur comme fer que la vision technocentrée du mouvement Zeitgeist et son système basé sur la répartition des ressources nous sauveraient tous. Si je pense encore que le MEBR est une solution intéressante, je suis aujourd’hui beaucoup moins catégorique sur les prétendus miracles à venir de la technologie (d’ailleurs, le mouvement Zeitgeist semble s’essouffler depuis quelques temps).

Deux traversées de la France, une en moto, une à pied par les montagnes, à respectivement 23 et 25 ans, ont élargi ma vision de la France et surtout des gens merveilleux qui la peuplent.

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Ma 125 sur les routes de France pendant l’été 2012

 

J’ai commencé à entendre parler des éco-villages vers mes 25 ans. J’ai tout de suite accroché au concept, pour des raisons bancales. Mon pessimisme encore dominant me poussait à me cultiver sur le survivalisme, à voir la structure locale comme un refuge pour se protéger du monde, et j’avais encore trop d’inertie pour creuser la question. À cet instant, je perpétuais encore la majeure partie des habitudes que j’ai listées au début de ce billet.

Je me suis mis à consulter des flux d’informations alternatifs, comme Mr Mondialisation (pour lequel j’ai également écrit), ou Reporterre, qui ont leurs défauts et leurs qualités, mais ont la vertu d’alterner le catastrophisme avec du contenu sur l’émergence ou la résurgence de solutions simples pour le monde de demain.

Et puis un nouveau levier s’est manifesté, comme il s’est manifesté pour beaucoup de gens dans ce pays ces dernières années : la nourriture. Je pense au passage consacré à la viande dans Samsara, puis l’affreux mais indispensable Earthlings, puis la ribambelle de documents accessibles sur le sujet. J’ai vu circuler d’innombrables atrocités sur les élevages industriels. Sur cet holocauste animal que nous perpétuons tous les jours. J’ai lu/vu/écouté, sur les ravages de l’agriculture productiviste et de l’élevage intensif sur notre santé, sur notre environnement.

Là, j’ai commencé à changer. Nous avons tous un point de saturation. Un moment où nous nous retrouvons dos au mur, porteurs d’un savoir qui nous hurle que tout ce dont nous avons été victimes et complices, doit cesser. Le ratio inertie/désir de mouvement s’équilibre. Au prix de nombreux doutes, de nombreuses souffrances et indécisions, certes, mais il s’équilibre.

Concrètement, à 26 ans, j’ai réduit ma consommation de viande et de produits laitiers. C’est peu, mais c’est beaucoup. Au même moment, trois personnes sont passées végétariennes parmi mes collègues. Quand on voit les gens changer aussi autour de soi, l’émulation émerge, tout s’accélère. On cherche plus d’émulation, plus de pistes, plus d’espoirs de changement.

Et puis, on trébuche encore sur de nouvelles prises de conscience. Pic pétrolier, réchauffement climatique plus proche et plus concret que jamais, tensions géopolitiques mondiales. Et on panique, on perd pied devant l’ampleur de la tâche.

J’ai perdu pied à 27 ans, il y a deux mois. Burnout. Parce que plus rien ne cadrait avec rien. Parce tout mon mode de vie jusqu’alors, tous mes projets d’écriture (j’ai achevé mon premier roman en 2015, le second attendra finalement un peu), ma vision du monde, mes perspectives de participation à un changement global, mes casseroles personnelles… chaque chose tirait dans une direction différente, de toute sa force. Et je suis littéralement mort, écartelé par mon désordre intérieur. Une de mes vies s’est achevée en novembre dernier.

Tant mieux, ça avance. Mais…

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Quelque part dans les Vosges pendant ma traversée de la France en 2014

 

Pour avancer, il faut savoir où l’on va.

Ce qui est pratique avec la résilience, c’est qu’elle s’applique à tout. La résilience est la capacité d’un matériau, d’un système naturel ou naturel, d’un individu, à retrouver son intégrité après un choc ou une déformation.

Comment voir la société humaine en résilience ? Possiblement comme Rob Hopkins et d’autres l’ont proposée : locale, avant tout. Appliquée à l’énergie, à l’alimentation, à l’économie, mais aussi à l’être humain. Finalement, en me relevant tranquillement d’un burnout et en me retroussant les manches, je fais preuve de résilience intérieure. C’est peut-être le meilleur point de départ.

Pour aller où ? Le futur se dérobe constamment aux attentes. Mais la vie suit le regard.

Je vois un village. Des villages. Des villes aussi. Un réseau connecté, mais pas comme il est « connecté » aujourd’hui. Au lieu de construire une pyramide de production où tout est séparé et fragmenté pour faire des économies d’échelles que l’on paye puissance dix ensuite, chaque communauté produit la majeure partie de ce dont elle a besoin pour fonctionner. Les sources d’énergie sont diversifiées. Certaines sont gérées en commun, mais chaque citoyen ajoute sa propre production au réseau local. Le même principe est appliqué à la nourriture. Jardin commun en permaculture et potagers individuels se côtoient. L’élevage de bétail et la consommation de viande sont réduits.

Je vois des gens qui vivent dans des habitats qu’ils ont construits de leurs mains et/ou qu’ils ont rénovés et dont ils sont capables de prendre soin. Les lieux de vie accueillent la nature plutôt que de s’en séparer. Récupération d’eau de pluie, toits végétaux, phyto-épuration, serres intégrées, captation solaire et éolienne, la maison inspire et expire ce que son environnement a à lui donner et ce dont il a besoin.

Les transactions se font grâce à une monnaie locale, sauf lorsque l’on quitte son lieu de vie pour utiliser une monnaie plus large. Que ce soit avec la monnaie globale ou la monnaie locale, chacun perçoit un revenu de base, qu’il peut ou non compléter à sa guise avec d’autres activités.

Je vois la démocratie prendre la forme du consensus. Celui-ci est rendu possible par le diamètre plus petit des zones d’applications des décisions, et de la taille réduite des assemblées. Il est plus facile de faire vivre une démocratie à 300 personnes qu’à 70 millions. Pour recréer un semblant de gouvernance populaire, il faut partir des cercles les plus basiques : la famille, le voisinage, le quartier, le village. La relocalisation politique se nourrit de la relocalisation des productions, et inversement.

Ça ne veut pas dire qu’il n’existe pas de constitution commune pour un état (la France, en l’occurrence), pour un continent, ou pour le monde entier. De même que des réseaux de secours, d’information, de police, de défense, d’énergie, peuvent garder une cohérence globale. Il ne s’agit pas de revenir au moyen-âge, où le monde s’arrêtait aux portes de la ville ou du village. La différence, c’est que chaque élément constitutif du territoire retrouve de la résilience et du pouvoir, retrouve une grande part d’autonomie et de liant interne. On connaît ses voisins, on travaille et on vit en communauté. L’interaction des communautés entre elles en sort enrichie. Car comment apprendre à communiquer correctement avec des personnes lointaines par la distance et le mode de vie, si on ne sait pas déjà le faire avec ce qui est proche de nous ?

Je vois une éducation qui ne passe pas uniquement par l’apprentissage d’un savoir académique. Je vois des enfants, peut-être les miens, qui gambadent dans la nature, qui apprennent à coudre, à travailler le bois, à fabriquer des objets, à planter des légumes, de la même manière qu’ils apprennent à lire, écrire, compter. Je les vois apprendre à vivre entre eux et avec les autres générations. Les personnes âgées profitent du lien social pour s’épanouir jusqu’à la fin de leurs jours et partager leur précieuse expérience de la vie.

Je vois mon existence s’équilibrer entre l’immatériel que j’ai toujours cultivé, et le matériel que j’ai trop longtemps négligé. En me reconnectant à la terre, je me reconnecte à mon corps. Je me vois trouver ma place intérieure et extérieure, aimer l’endroit dans lequel je vis, et la vie que je mène dans cet endroit. Je me vois fonder une famille dans un environnement que je veux développer et préserver, où chaque personne, chaque animal, chaque végétal, chaque minéral, participent à un système sain et durable.

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Quelque part dans le Jura, pendant ma traversée de la France à pied en 2014

Pour avancer, il faut savoir où on est, et mettre un pied devant l’autre.

La clé de la progression est de trouver un équilibre entre la vue sur l’objectif final, et les moyens quotidiens d’y parvenir : vivre dans le présent, avec un coup d’œil de temps en temps sur le futur.

Aujourd’hui, j’adhère au projet Tera, qui vise la création d’un éco-village sur 10 ans, dans le Lot-et-Garonne. Le chantier-pilote/école commence cet hiver. En attendant de pouvoir y participer en tant que volontaire, je transcris quelques interviews menées par Frédéric Bosqué. Frédéric est cofondateur de l’initiative avec Antoine Carrier, et a fait ces dernières années le tour des éco-lieux/éco-hameaux, et des initiatives de transition un peu partout en France. Ces interviews apportent un éclairage essentiel, ouvrent des perspectives en ces temps troublés. Le témoignage réaliste, profondément pragmatique de tous ces acteurs du changement, donne envie de s’y mettre.

En parallèle, je pars demain sur un chantier d’éco-construction en Dordogne. Habite ta Terre construit un double earthship à Champs-Romain, et son modèle participatif accueille des bénévoles depuis presque un an, pour un chantier qui doit se terminer à l’été-automne 2016. Ce sera une première expérience de terrain pour moi, et je compte y apprendre le plus possible.

Lola et moi avons commencé une base de données de liens sur la transition sur Pearltrees, et pour finir, j’enchaîne la lecture du très intéressant manuel de transition de Rob Hopkins, avec l’introduction à la permaculture de Bill Mollison. J’en parlerai peut-être plus dans un autre billet.

Comme on le voit dans la structure de cet article, le passé est souvent le plus facile à ressasser, le plus dense en histoires sans cesse réinterprétables. Le futur offre de nombreuses perspectives idylliques, toutes déconnectées de la réalité actuelle. Et le présent, si mince, si timide, est pourtant la seule dimension de réalisation de la transition que nous appelons de nos vœux et redoutons de nos peurs.

Va pour le présent, alors.

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Le chantier d’earthship de Champs-Romain, sur lequel je me rends demain