MLTP – Chapitre 2 : retour à la Terre et permaculture (sur buttes ?)

Dans cette seconde partie des « Mythes et légendes de la transition et de la permaculture », j’évoque la question du retour à la Terre et dans un second temps un amalgame fréquent qui est fait autour de la permaculture. Pour lire ou relire le premier article, c’est par ici. 

En préambule cette semaine, une petite mise au point à la fois sur le fond et sur la forme de cette série.

Sur le fond : cette série d’articles n’a pas vocation à vous briser le moral, et c’est bien pour ça que lorsque je pointe une idée reçue ou que je douche un peu certaines ardeurs, je prends toujours le temps ensuite de parler des bonnes nouvelles. Donc j’invite les plus déprimés à aller jusqu’au bout des articles, parce qu’il y a toujours de quoi se réjouir derrière une déception (qui n’est rien de plus que la rencontre merveilleuse entre le rêve et la réalité). Et puis souvenez-vous que ça n’est que ma vision des choses. Ne croyez pas un mot de ce que je vous raconte, mais gardez-le dans un coin votre tête pour nourrir votre propre réflexion. 🙂

Sur la forme : L’activité intense à TERA en ce moment ne me permet pas de traiter tous les sujets avec autant de profondeur que je le souhaiterais tout en gardant un rythme de publication décent. Par conséquent, les articles seront parfois un peu plus concis que d’habitude. En revanche, je continuerai à disséminer des liens un peu partout dans le texte pour ceux qui veulent explorer plus loin.

Et maintenant allons-y, voulez-vous ?

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II) Le Retour à la terre

(ou : « Je suis citadin et je plaque tout du jour au lendemain pour devenir agriculteur en  maraîchage bio non-mécanisé/faire du fromage de chèvre. À moi une vie simple et saine qui a du sens ! » )

 Réponse : Ne faites pas n’importe quoi. 

Le retour à la terre, c’est cool (c’est même permacool), mais c’est pas de la tarte. Ça peut avoir du sens comme ça peut être complètement insensé.

Il y a quelques vraies bonnes questions à se poser quand on veut quitter la ville pour aller vers la ruralité.

Liste non exhaustive :

  • Est-ce que j’ai en général confiance en moi ?
  • Est-ce que j’aime ou est-ce que je supporte bien l’instabilité et l’incertitude ?
  • Est-ce que j’ai un projet bien défini ?
  • Est-ce que je connais un peu la nature (saisons, faune, flore, climats, sols…) ?
  • Est-ce que je connais un peu le monde rural ?
  • Est-ce que je connais un peu le monde agricole ? (si vous vous demandez quelle est la différence avec la question précédente, votre réponse est non)
  • Est-ce que j’ai un lieu dans lequel je préférerais m’installer, et si oui, est-ce que je sais pourquoi (« c’est une belle région » ne suffit pas) ?
  • Est-ce que j’ai un savoir-faire que je vais tout de suite pouvoir utiliser sur place pour gagner ma vie ou assurer mon autonomie ?
  • Est-ce qu’à défaut, j’ai de quoi vivre pour un moment avec mes économies ? Ou est-ce que je peux survivre quelques temps au chômage/RSA ?
  • Est-ce que j’ai de l’argent à investir dans le démarrage d’une activité professionnelle ?
  • Est-ce que je connais des gens dans cet endroit, est-ce que j’y ai de la famille ?
  • Est-ce que je veux vivre près de la terre, ou est-ce que je veux vivre DE la terre (ce qui n’a rien à voir) ?
  • Est-ce qu’il y a un projet collectif pour me soutenir (associatif ou autre) ?
  • Est-ce que je suis prêt à faire plus de 50km de route pour aller voir un film en VO au cinéma (de loin la question la plus importante) ?

Si la majeure partie des réponses c’est « non » ou « je ne sais pas », prenez votre temps.

Je n’ai pas dit : renoncez.

Je dis : prenez votre temps.

La décision coup de tête de partir cultiver des pommes, élever des poules, ou construire des maisons en bois, si vous n’avez rien de tous les éléments soulevés par ces questions, ça peut difficilement déboucher sur une réussite. À titre personnel, je ne peux pas dire que j’ai pris mon temps, et je ne peux pas vous conseiller de faire ce que j’ai fait (même si je ne regrette rien car c’était mon chemin).

Il y a dix huit mois, je pouvais répondre « oui » à seulement quatre de ces questions, et j’en ai bavé, psychologiquement. Aujourd’hui, je peux répondre « oui » ou donner une réponse définie à six ou sept de ces questions, et c’est franchement plus vivable. Encore une ou deux, et je vais rentrer dans le domaine de l’agréable.

Quand on n’a jamais mis les mains dans la terre, ou très peu, et/ou qu’on a toujours vécu en ville, la pente est raide. Avoir une activité liée à la terre est quelque chose d’une rare complexité. Quand on est fils ou fille d’agriculteur, qu’on a grandit là-dedans, c’est une chose. Mais quand on a bossé dans le tertiaire toute sa vie, loin, très loin des campagnes, c’est comme arriver dans un pays étranger. Rien, du langage au paysage, en passant par l’ambiance et les rythmes de vie, n’est familier. On ne peut pas digérer ça en quelques mois. C’est une question d’années, au moins. C’est stimulant à tous les étages, et ça peut vite devenir épuisant pour les nerfs si on aime bien/on a l’habitude d’être en contrôle de son environnement.

Par exemple, se jeter tête baissée dans l’agriculture, c’est dur, d’autant plus si on est Hors Cadre Familial. Des fermes qui ferment (lolilol) au bout de quelques années d’exploitation seulement, il y en a à la pelle. Si le risque 0 n’existe pas, il y a quand même des choses qu’on peut faire pour limiter la casse, et prendre son temps avant de démarrer en fait partie.

 J’ai chargé la barque avec le sous-titre de ce sujet, mais le coup de cultiver des choses en « non-mécanisé » (ben oui, les tracteurs c’est pétrole et compagnie, bouh, pas bien), c’est un sujet complexe où les décisions doivent être prises en conscience et hors de tout manichéisme. Je ferai peut-être un article sur le sujet plus tard, mais pour résumer : si vous voulez avoir une activité économique avec vos cultures, vous pouvez difficilement vous passer d’un minimum de mécanisation, même en maraîchage. Pour reprendre Xavier Mathias : « Le non mécanisé on sait faire : c’est 7 personnes par hectare, 14 heures par jour ». Ça donne envie.

Autre chose : faire partie de la solution, ça ne veut pas forcément dire quitter la ville. Loin de moi l’idée d’essayer de vous convaincre de rester vivre en plein Paris, puisque c’est justement ce que je ne veux plus pour moi aujourd’hui, mais la transition commence à bien s’activer en ville, et mettre tous les habitants des villes à la campagne, ça n’est pas désirable non plus. La Transition, c’est partout, et tout le temps.

Parlons aussi de l’accueil qui est réservé aux citadins dans les campagnes.

Surprise : ça dépend.

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Parfois, vous allez vous heurter à un vrai mur. Le monde rural n’est pas toujours tendre avec les nouveaux venus, et il y aura toujours des gens particulièrement bienveillants pour vous traiter de « fouteur de merde » ou « écolo-bobo », mettre des pancartes contre votre projet, ou vous cracher dans le dos après une poignée de main et un sourire hypocrite au conseil municipal. Et, ça, ce n’est que ce que je vis moi. D’autres ont vécu bien pire, pas très loin de chez nous.

Allez, vite, c’est l’heure de vous remonter le moral (toi là-bas ! Lâche cette corde tout de suite !).

 Les bonnes nouvelles : Déjà, il n’est pas nécessaire de pouvoir répondre par l’affirmative à toutes les questions que j’ai proposées au début. Je dirai même qu’il est nécessaire de ne pas attendre que ça soit le cas pour bouger. Un changement de vie, c’est forcément flippant, c’est forcément inconfortable. Donc allez-y. Mais si tout est flou, allez-y tranquille, pas à pas.

Ensuite, la néoruralité ce n’est par non plus forcément devenir agriculteur, hein. Ici je me prends en exemple. Aujourd’hui, je ne sais pas si je vais m’installer un jour en tant qu’agriculteur. En ce moment, je travaille sur un projet de culture vivrière (j’y reviendrai bientôt dans un article) et je viens de finir ma formation chez Fermes d’Avenir. Mais je ne vais pas forcément devenir exploitant agricole pour autant.

 Si vous voulez vraiment franchir le pas et devenir agriculteur, Il y a plein de possibilités pour se former (BTSA, BPREA, formations finançables par VIVEA…) et votre installation peut se faire en douceur (ETA, contrats CAPE, cotisant solidaire, etc.).

Je parlais du problème de la non-mécanisation plus haut, mais c’est surtout valable pour des projets économiques. Si vous voulez faire de la culture vivrière, c’est différent et c’est jouable de le faire à la main.  Et si en plus c’est communautaire et que tout le monde s’y met, alors là c’est chouette.

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En juin à TERA

 

Autre bonne nouvelle : vous voulez (re)venir à la terre ? Vous n’êtes pas seul. La néoruralité est un mouvement qui est à la fois vieux de quelques décennies, et qui a le vent en poupe en ce moment. Plein de néo-ruraux ont essuyé les plâtres avant vous. Rencontrez-les, le récit de leurs tâtonnements vous aidera psychologiquement. Et pour l’aide technique, tous vos futurs copains ruraux (néo ou pas) sont là.

Je parlais de l’accueil parfois dur qui peut être réservé aux néo-ruraux dans les campagnes, mais l’inverse est tout à fait possible aussi. En nourrissant une attitude humble, ouverte, et en montrant votre envie d’apprendre et de bien faire, beaucoup d’aide peut arriver de façon providentielle. Je ne compte plus les « bons génies » et les « bonnes fées » qui sont passés nous voir à TERA pour tisser des liens, nous orienter vers les bonnes personnes, faire jouer le bouche-à-oreille positif, nous encourager, nous conseiller, nous prêter du matériel, etc. On n’en serait pas là sans eux, c’est une évidence.

Pour finir, si je parle des difficultés que peut comporter une transition vers le milieu rural et/ou agricole, c’est parce que je souhaite qu’on soit de plus en plus nombreux à y entrer en conscience, sans se brûler les ailes.

Parce que c’est chouette, de marcher sur la terre, de respirer autre chose que le gasoil le matin en sortant de chez soi. C’est chouette de regarder pousser la forêt, les légumes, les champs. C’est chouette de réapprendre à vivre avec les saisons, avec la météo. C’est chouette de rencontrer d’autres vagabonds et nomades des chemins de la transition. C’est chouette de rencontrer des gens tellement ancrés dans leur terre qu’il leur sort des rameaux par les oreilles, et des racines par les doigts de pieds. C’est chouette de voir les étoiles la nuit, sans brouillard de pollution. C’est chouette d’avoir un horizon pour voir le soleil se lever et se coucher. C’est chouette de faire travailler son corps. C’est chouette de jouer avec le bois, la pierre, l’eau, la terre, les éléments. C’est chouette de devenir petit à petit un gardien de la nature, et d’emprunter le long chemin de l’autonomie et de la résilience.

Alors, amis enthousiastes, arpentez ce chemin, mais prenez votre temps, et prenez soin de vous.

Passons à la suite.

III) « La permaculture, c’est faire de la culture sur buttes, c’est ça ? »

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La propagation de la permaculture dans les médias ces dernières années a entraîné une inévitable altération de son sens. On peut lire ici et là, que la permaculture est une « technique de jardinage », et on emploie des termes comme « buttes de permaculture ». J’ai même carrément vu la phrase : « La permaculture est une culture sur butte ».

Donnons une réponse claire : 

La permaculture n’est pas une technique de jardinage, et les « buttes de permaculture » ça n’existe pas, quoi que vous puissiez entendre là-dessus.

On peut faire des buttes en permaculture, mais ça ne définit pas la permaculture.

Si je suis banquier et que j’utilise une chaise pour m’asseoir à mon bureau, ça n’en fait pas « une chaise de banquier » et ça ne me permet pas de dire qu’être banquier, « c’est s’asseoir sur une chaise » (encore que…). C’est pareil pour la permaculture. La butte est une technique de culture, et en mettre une en place dans votre jardin ne veut pas dire que vous faites de la permaculture.

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Oh, regardez, un truc totalement PAS « emblématique » de la permaculture.

 

La permaculture, ça n’est pas un ensemble de techniques non plus.

Qu’est-ce que c’est alors ?

On passe directement aux bonnes nouvelles, puisque la permaculture, c’est beaucoup plus large que tout ça.

Je vous renvoie chez Wikipédia, mais je vais tenter une formulation du cœur de la notion :

La permaculture, c’est une approche systémique de conception et d’organisation des territoires, qui s’articule sur trois piliers éthiques : prendre soin de la nature, prendre soin de l’humain, et partager équitablement.

C’est une manière de concevoir un espace avec une vision d’ensemble, où chaque élément a son importance et sa place, où l’on prend soin du milieu naturel tout en générant un ensemble de productions pour l’être humain. C’est applicable en agriculture bien sûr,  ça a été (et c’est encore) son premier domaine d’application. Mais on peut tout à fait concevoir un groupe d’habitations, des bureaux, une zone d’activités, une salle de bain, ou n’importe quoi d’autre, avec cette approche. Il s’agit vraiment de créer un système complexe et résilient, où chaque élément remplit plusieurs fonctions, et où chaque fonction est remplie par plusieurs éléments. Ce système doit s’adapter à son environnement d’accueil dès le départ. En permaculture c’est l’homme qui s’adapte à son milieu, pas l’inverse.

Je vous mets en lien les douze principes de la permaculture, établis par David Holmgren, co-fondateur du mouvement (avec Bill Mollison, décédé en septembre dernier) en Australie dans les années 70.

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À ça, s’ajoutent d’autres principes établis par Bill Mollison. Le design en permaculture quant à lui, peut s’appuyer notamment sur la méthode OBREDIM (Observation-Bordures-Ressources-Evaluation-Design-Implémentaion-Maintenance).

Je ne rentre pas dans les détails. L’objectif ici n’est pas de faire un exposé complet sur la permaculture (beaucoup d’autres le font déjà très bien), mais bien de souligner qu’il s’agit de quelque chose de beaucoup plus large et complexe que de faire des buttes.

J’ai écrit plus haut : « En permaculture c’est l’homme qui s’adapte à son milieu, pas l’inverse. » Revenons à nos buttes avec deux exemples:

1) Si vous avez un sol plutôt stérile, facilement inondable, que vous n’avez pas de problèmes de rongeurs ni de limaces; et que vous avez créé votre butte en allant chercher de la matière organique ailleurs, dans l’optique de surélever vos cultures et d’attendre que la vie du sol se développe dedans avant de semer/planter…. Pourquoi pas. Faire une butte a peut-être du sens dans ce cas-là. Quant à savoir si vous faites de la permaculture ou pas, ça dépend de tout le reste autour.

2) Si vous avez un sol fertile, drainant, qu’il y a des limaces et des campagnols dans le coin (qui iront se planquer dans la butte et sous le paillage), et que vous voulez tout de suite planter quelque chose, faire une butte est la pire idée dans la longue et triste histoire des mauvaises idées. Vous détruisez un sol déjà vivant (en bouleversant les horizons), vous offrez le gîte et le couvert aux ravageurs et vous vous fatiguez énormément alors que vous auriez pu cultiver directement sur une planche plate. Et vous n’êtes certainement pas en train de faire de la permaculture.

Vous avez saisi le principe.

Si l’origine de cet amalgame entre buttes et permaculture vous intéresse, ou si tout simplement, vous voulez approfondir la question, Christophe Gatineau a sorti un excellent article en 2015 à ce sujet.

Pour ma part, j’arrête ici, et je vous dit à bientôt pour un prochain article !

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