Je suis un fainéant. Ou pas.

J’ai passé toute ma première vie à me faire traiter de fainéant. Par ma mère, par mes professeurs à l’école, au conservatoire, et par la suite par certains de mes collègues. J’entendais : « ça va, mais tu pourrais faire tellement mieux si tu travaillais un peu plus ! » Et ce, en dépit de résultats scolaires puis professionnels corrects. Le fait est que le job a toujours été fait. Que malgré ce dégoût profond pour la pression qu’on m’infligeait, ces projections de valeurs qui n’étaient pas les miennes, j’ai accompli ce qu’on attendait de moi.

Pendant les 28 ans de ma courte vie j’ai été monteur, cadreur, réalisateur, producteur, commentateur e-sportif, journaliste (Consoles +, paix à ton âme), écrivain, photographe sur un malentendu, et j’ai même bossé sur des chantiers à la fin de mon adolescence. J’ai fait un tour de France en 125 et traversé la France à pied. J’ai voyagé en France, en Suisse, en Belgique, en Inde, en Pologne, en Allemagne, en Italie, aux Pays-bas, aux Etat-Unis, en Espagne. Aujourd’hui, je suis dans le projet TERA, et je participe à quelques chantiers participatifs du Sud-Ouest. Je suis en train de devenir animateur du jeu du Tao,  et je m’apprête à faire une formation de payculteur (de paysan du 21eme siècle, quoi). Dans le futur, je serai peut-être chaman, charpentier, ostéopathe, et qu’en sais-je encore.

Est-ce que cet accumulation d’actes et d’occupations définit à elle seule ce que je suis ?

Certainement pas.

Est-ce que cette accumulation m’a apporté le bonheur ?

Non.  

Partant de ce constat, je laisse aujourd’hui le soin aux super productifs et aux super occupés (je ne parle pas des gens investis en conscience dans leur passion) de se ruiner la vie dans l’illusion du bonheur qu’est la suractivité. Je ne me définis plus uniquement par ce que je fais ou ne fais pas, mais surtout par ce que je suis.

Et parce que j’ai toujours travaillé « peu » (en temps administratif), parce que je ne suis pas partisan d’être toujours en train de faire quelque chose, et parce que j’ai besoin de (beaucoup de) temps pour moi, je (comme de nombreuses personnes de ma génération) suis un « fainéant ». En tout cas je le suis aux yeux de certaines personnes qui ont une idée bien précise de ce qui est bon pour la jeunesse, ou de ce qu’elle « doit » faire. Sans parler des caisses de retraite, de pôle emploi, et bien sûr des politiciens.

Mais leur jugement ne parle que d’eux-mêmes, pas de moi.

Pour ma part, je cherche aujourd’hui à vivre dans l’action juste, celle que je choisis et pas celle qu’on m’impose ou que je m’impose en fonction du regard des autres. Au-delà du voile de peur que soulève cette posture, autrui se rendra compte par lui-même que je ne me laisse pas mourir au fond de mon canapé. Que je ne deviens pas une sous-merde amorphe simplement parce que je prends ce temps que j’ai laissé les pressions extérieures me voler une partie de ma vie. L’action juste peut occuper un centième de mon temps comme la totalité. Mais cette proportion varie en fonction de ce que la vie présente. Et la vie n’est jamais constante. Elle est mouvement, et variation perpétuelle.

La génération Y n’est pas surnommée « génération burnout » par hasard. Les gens explosent parce qu’à force de se consumer pour des choses extérieures à elles-mêmes, leur identité a totalement disparu, ils n’ont plus aucune raison de vivre. Il y a un peu moins d’un an, après plusieurs années d’agitation grandissante (que certains appelleront « travail/occupation »), je me suis retrouvé incapable de contacter, de sentir ce que je foutais sur cette planète. Et pour continuer à vivre, il a fallu tout arrêter. Ce n’est pas simple, quand on est pris entre le marteau des jugements sur le « travail » et l’enclume de la vie qui met un arrêt non négociable à ce que l’on est en train de faire.

La quête de sens passe par une interrogation de ce que nous avons fait jusqu’ici. Nous, mais aussi ce qu’ont fait les générations précédentes. Et pour cela, il faut du temps. Du temps que je consacre à moi et pas à la surexcitation d’un monde mourant qui ne m’intéresse plus.

« Mais tu ne vis pas seul, tu vis en société ». Merci, oui. Seulement, la société que je veux voir émerger, celle que je consacrerai ma vie à faire émerger, pour les autres et pour moi-même, n’a rien à voir avec celle dans laquelle j’ai grandi. En ce début de troisième millénaire, partout dans ce pays et dans le monde, des gens (jeunes et moins jeunes) se rassemblent pour réinventer le vivre ensemble, le travail, la production alimentaire et énergétique, la notion d’activité, d’action consciente, la communication entre les personnes, etc. Je m’inscris là-dedans.

« Eh ben si tu veux changer tout ça, va falloir te bouger ! » pourrais dire notre ami Jean-Jacques. Il va surtout falloir s’arrêter une minute, une heure, une semaine, un an, dix ans s’il le faut. Transformer toutes ces choses, c’est une vocation d’une ambition immense, et qui conjointement réclame la plus grande humilité et la plus grande lenteur. C’est un contraste entre un besoin d’actions innombrables à mener, et en même temps une exigence de calme, de recentrage, de sortie de la frénésie, de la précipitation aveugle. Dans la suractivité menée sur rail, on ne réussira qu’à reproduire l’ancien monde. On ne résoud pas les problèmes avec les modes de pensée qui les ont engendrés (merci Albert).

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Un des coins dans lesquels j’ai pu commencer à être sans faire, ce printemps.

Moins je me sens « occupé », « employé », « au travail », plus je me sens apte à mener une action consciente en phase avec ce que je suis profondément. Et rien de ce que suis profondément ne cadre avec les exigences de vieux schémas de contrôle du monde du travail. Je ne suis pas mon métier, pas plus que quand je porte un chapeau je ne suis un chapeau. Et ce, même si j’aime mon métier de monteur depuis 10 ans. Même si j’aime mes futurs métiers en train d’émerger.

Il est réellement merveilleux de mener des activités que l’on aime. Et aussi beau d’apprendre à ne rien faire quand les activités que l’on exerce ne nous correspondent pas/plus… ou qu’il est simplement le moment de ne rien faire.

On stigmatise les gens qui « ne font rien », en oubliant les gens qui font et « qui ne sont rien », dont l’identité est totalement broyée par leur travail, et qui représentent une part bien plus importante de la société que les premiers nommés. Évidemment qu’il existe un équilibre. Le rechercher passe par des phases d’explorations alternées du faire et de l’être, pour ensuite pouvoir faire en étant, et être en faisant, dans la joie.

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Après une semaine de jeûne et de non faire en juin, j’étais à nouveau heureux de faire, de construire, en conscience.

C’est quelque chose qui peut naître de façon intuitive chez certains (qui pourront remercier leurs parents de les avoir accompagnés et non « éduqués ») et qui est un putain de parcours du combattant pour d’autres. Pour moi, en l’occurrence.

Dans cette recherche, je m’accorde aujourd’hui des moments d’arrêts. Cette semaine, par exemple, je jeûne. Je m’arrête une semaine. Une semaine pendant laquelle je ne serai pas à la ferme de TERA, une semaine pendant laquelle « je ne sers à rien » aux yeux des gens qui se définissent et définissent les autres en fonction de leur temps de travail et de leur productivité.

Or, à travers l’arrêt, le « rien faire », j’explore des facettes de mon identité enfouies depuis parfois des décennies. Je me reconnecte avec ce que je suis vraiment. Ce (non)faisant, le courant des actions futures qui s’étend devant moi se clarifie. Et ce qui m’angoissait dans l’action à mener, quelques jours auparavant, se réajuste, devient plus authentique, et ne suscite plus que de l’enthousiasme, lavé de ses peurs. Je peux envisager une connexion profonde entre ce que je suis, et ce que je fais.

Ce mode de fonctionnement n’est pas compatible avec la définition archaïque du travail et de l’activité. Prendre une semaine pour moi quand j’en ai besoin, sans attendre qu’on me l’autorise, ne « travailler » qu’un quart du temps si j’en ai envie, avec un calendrier qui varie au gré de mon humeur… Ai-je perdu la raison ? J’ai surtout l’impression de la retrouver.

Je ressens certaines personnes si terrifiées de voir une génération ne rien branler, « se perdre », ne rien produire, qu’elles en oublient d’imaginer que l’inactivité n’est pas un état permanent. Que la personne qui se recentre (si c’est un recentrage et pas une fuite dans des addictions bien connues : sexe, drogue, jeu vidéo, etc.) va sortir de sa hutte de sudation, de son espace de méditation, de son jeûne, de sa retraite, etc. Elle va en ressortir non seulement nourrie, mais prête à nourrir le monde et la société de ce qu’elle est, pour son bénéfice et celui des autres.

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L’homme allongé en bas de cette photo a tout compris.

Les bons à rien et les fainéants existent. Ce sont des personnes qui ont fini par croire ceux qui les traitaient de bons à rien et de fainéants, point. On peut naître lent, prudent, rêveur. Mais on ne naît pas fainéant. On le devient, à cause de l’incompréhension d’autrui et à son jugement face à un rythme intérieur qui n’est pas le sien et qu’il rejette/méprise.

Si vous vous sentez paresseux ou paresseuse, posez-vous cette question : quand ai-je commencé à me sentir fainéant ? Est-ce que cela est venu tout seul, ou bien est-ce parce qu’on me l’a dit ? Souvent, en remontant à l’enfance, on trouvera la marque du jugement parental ou scolaire.

Les conséquences de ce jugement sont dévastatrices, et je les ai expérimentées à l’envi. On commence par se dévaloriser et à devenir ce que l’on nous dit qu’on est. C’est ce que j’ai vécu à la fin de mon enfance et pendant toute mon adolescence. Puis, au début de mon âge adulte, à la faveur de prises de conscience primitives, je suis parti petit à petit dans l’extrême inverse, pour en arriver à une situation de vie totalement débile l’an dernier, où j’écrivais deux romans à la fois, je suivais un coaching, je travaillais, je déménageais, et je projetais des voyages, ma transition en écovillage et professionnelle. Sans parler d’une to-do list de trois pages. Tout ça à la fois. À faire pour après-demain, s’il te plaît. Boum. Explosion. Dont je suis retombé en un petit tas de chair informe et souffreteux, duquel il a fallu extraire le pus pour retrouver l’essence de mon être. Ce travail n’est d’ailleurs pas fini, mais il est salvateur.

Loin de ces deux extrêmes destructeurs (paresse et burnout), il y a l’expression simple de soi. Qui passe par des phases d’activité (dont on peut s’émerveiller), et des phases d’inaction (dont on peut s’émerveiller). Le courage de toute une vague de personnes aujourd’hui en transition, c’est de cultiver les deux phases, là où la vieille société n’en valorise qu’une.

Ainsi, à ceux qui sont prompts à juger les autres sur leur « fainéantise », j’invite l’observateur éclairé à poser cette question :

Qui es-tu, quand tu ne fais rien ?

 

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Passé, futur, présent.

Pour avancer, il faut savoir d’où l’on vient.

Je ne suis ni handicapé à un quelconque degré physique ni porteur de plus grosses casseroles que d’autres (chacun a sa cave de boue à déblayer). Mais comme une grande majorité d’occidentaux, j’ai été conditionné d’une certaine manière, par mon éducation, par la société, et plus que tout, par mon lieu de vie.

J’ai passé toute ma vie à Paris. 27 ans au cœur d’un lieu ou rien de ce que l’on mange n’est produit à moins de trente kilomètres (et bien souvent, cela se chiffre en centaines ou en milliers). Un lieu qui sans pétrole, s’effondre en trois jours.

Mon subconscient a été sous perfusion de la publicité et injecté avec des désirs de consommation en permanence, dans les transports, dans la rue, à la télévision, sur internet.

Ma consommation de bien matériels a pu être parfois absurde et excessive, et jusqu’à récemment, je considérais inconsciemment que les déchets qui partaient à la poubelle disparaissaient par enchantement une fois le camion-benne passé.

J’ai passé ma vie entouré par les pots d’échappement, les bruits de klaxon et l’horizon bouché à vingt mètres.

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La vue matinale parisienne

Pendant un temps non négligeable de mon existence, je me suis nourri de pain blanc en tranches, de fromage industriel, de jambon lyophilisé et de yaourts Danone. Jusqu’à mes 23 ans, j’étais incapable de me faire cuire un œuf. Je ne savais pas comment ma nourriture était produite et je m’en foutais totalement.

J’allais régulièrement à la campagne chez ma grand-mère, sans pour autant vraiment profiter de son immense jardin si ce n’est pour y faire des feux. C’était beaucoup plus rigolo de faire brûler un tas de bois que de se soucier de la croissance des plantes.

J’ai été no-life sur les bords, replié sur moi, accro aux jeux vidéo, capable de passer 12 heures d’affilée à vivre par procuration des aventures épiques, souvent sensible aux fonds sublimes de nature pixélisée et d’écologie de synthèse.

Encore aujourd’hui, je hais l’exercice physique avec une passion faiblissante certes, mais toujours intense.

Depuis dix ans, je travaille dans l’audiovisuel, à la fois pour mes projets personnels et professionnels. Et même si je me soigne, je passe encore une grosse partie de mes journées avachi devant un ordinateur, le dos en banane.

Jusqu’à un certain point, j’ai cru que la démocratie se bornait à mettre un bulletin dans une urne, et j’ai élu mes maîtres avec candeur pendant quelques années.

Pour finir sur un volet non négligeable, les notions de bonheur, de bien-être, de simplicité, de calme, de paix intérieure, m’ont été assez largement éphémères, évanescentes, voire étrangères, pendant longtemps.

Je ne suis pas en train de m’apitoyer sur mon sort. Simplement, comme vie en résilience, il y a mieux. Il y a pire aussi. J’ai quand même appris à ne pas gâcher ma nourriture, à respecter la vie sous toutes ses formes, à aimer mon prochain, à respecter de grands principes dont les applications dans la réalité m’échappaient totalement en ma qualité de Parisien coupé du monde. Mais ce sont ces principes qui m’ont permis de ne pas démissionner face à la vérité, quand mes yeux se sont calés un peu plus en face des trous.

 

Le premier réveil fut l’Inde, à 17 ans. Je pense que toute personne un peu trop centrée sur son nombril et sur ses « first world problems » devrait y faire un tour. Ça fout la chiasse, mais ça débouche les sinus, les yeux, et le cerveau par la même occasion.

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Dans le marché de Pondichery, décembre 2005

 

Quelques années plus tard, à 20 ans, j’ai plongé avec joie dans le conspirationnisme. On critique beaucoup les théories du complot, et on a (très) souvent raison. En ce qui me concerne, cependant, je n’aurais pas ouvert mes yeux sur le monde comme je l’ai fait ensuite, sans cette phase de ma vie. J’ai eu deux chances là-dedans. La première, c’est l’éducation critique de mes parents, qui m’a permis de remettre ces théories en question de la même manière qu’elles m’avaient poussé à remettre en question les versions historiques dominantes en premier lieu. La seconde, c’est que j’ai été introduit à la théorie du complot via Zeitgeist. Peter Joseph est un homme remarquable. En moins de cinq ans, il a su faire évoluer son propos, du conspirationnisme à une vision du monde certes discutable (comme tout point de vue), mais radicalement différente de ses premiers travaux. Plus saine et plus constructive.

Zeitgeist premier du nom sautait à pieds joints dans le conspirationnisme, via la religion, le 11 septembre (quelle surprise !), et un volet géopolitique/économique (principalement axé sur les États-Unis). Le second s’intéressait à la mécanique de l’argent-dette. Et si son approche restait conspirationniste (l’argent-dette présenté comme une guerre cachée contre les peuples), le film n’en était pas moins valide dans la description de la création monétaire actuelle. Plus tard, j’ai découvert l’argent-dette de Paul Grignon et son approche très neutre, que je conseillerais davantage aujourd’hui pour qui veut comprendre la folie de la création mondiale d’argent.
Le troisième Zeitgeist était lui aussi beaucoup plus neutre dans sa construction, et comme son sous-titre l’annonçait (Moving Forward), proposait une vision plus claire de la société d’aujourd’hui, et des pistes pour le monde de demain. Peter Joseph est même allé jusqu’à ouvertement rire de la théorie du complot dans sa série consécutive : A culture in decline.

En suivant cette évolution du discours, j’ai moi-même fait évoluer mon point de vue en quelques années. Ma voracité pour les théories du complot m’a permis de remettre en question le système dans lequel je vivais. Ma voracité pour la vérité m’a poussé à multiplier mes sources, et à réaliser que le système actuel n’avait pas besoin de complots pour être intrinsèquement pathologique et vecteur de destruction humaine et environnementale.

Il y a trois ans, à 24 ans, j’avais une vision un peu plus claire des failles de l’économie de marché, de la nécessité de protéger notre environnement, de mieux vivre ensemble. Mais je n’avais pas la moindre idée de ce que je pouvais faire pour participer au changement que j’aspirais à voir émerger. Je considérais que la solution miracle viendrait de la technologie. Je voyais circuler des slogans comme « robots will steal your jobs, and that’s ok ! ». Je croyais dur comme fer que la vision technocentrée du mouvement Zeitgeist et son système basé sur la répartition des ressources nous sauveraient tous. Si je pense encore que le MEBR est une solution intéressante, je suis aujourd’hui beaucoup moins catégorique sur les prétendus miracles à venir de la technologie (d’ailleurs, le mouvement Zeitgeist semble s’essouffler depuis quelques temps).

Deux traversées de la France, une en moto, une à pied par les montagnes, à respectivement 23 et 25 ans, ont élargi ma vision de la France et surtout des gens merveilleux qui la peuplent.

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Ma 125 sur les routes de France pendant l’été 2012

 

J’ai commencé à entendre parler des éco-villages vers mes 25 ans. J’ai tout de suite accroché au concept, pour des raisons bancales. Mon pessimisme encore dominant me poussait à me cultiver sur le survivalisme, à voir la structure locale comme un refuge pour se protéger du monde, et j’avais encore trop d’inertie pour creuser la question. À cet instant, je perpétuais encore la majeure partie des habitudes que j’ai listées au début de ce billet.

Je me suis mis à consulter des flux d’informations alternatifs, comme Mr Mondialisation (pour lequel j’ai également écrit), ou Reporterre, qui ont leurs défauts et leurs qualités, mais ont la vertu d’alterner le catastrophisme avec du contenu sur l’émergence ou la résurgence de solutions simples pour le monde de demain.

Et puis un nouveau levier s’est manifesté, comme il s’est manifesté pour beaucoup de gens dans ce pays ces dernières années : la nourriture. Je pense au passage consacré à la viande dans Samsara, puis l’affreux mais indispensable Earthlings, puis la ribambelle de documents accessibles sur le sujet. J’ai vu circuler d’innombrables atrocités sur les élevages industriels. Sur cet holocauste animal que nous perpétuons tous les jours. J’ai lu/vu/écouté, sur les ravages de l’agriculture productiviste et de l’élevage intensif sur notre santé, sur notre environnement.

Là, j’ai commencé à changer. Nous avons tous un point de saturation. Un moment où nous nous retrouvons dos au mur, porteurs d’un savoir qui nous hurle que tout ce dont nous avons été victimes et complices, doit cesser. Le ratio inertie/désir de mouvement s’équilibre. Au prix de nombreux doutes, de nombreuses souffrances et indécisions, certes, mais il s’équilibre.

Concrètement, à 26 ans, j’ai réduit ma consommation de viande et de produits laitiers. C’est peu, mais c’est beaucoup. Au même moment, trois personnes sont passées végétariennes parmi mes collègues. Quand on voit les gens changer aussi autour de soi, l’émulation émerge, tout s’accélère. On cherche plus d’émulation, plus de pistes, plus d’espoirs de changement.

Et puis, on trébuche encore sur de nouvelles prises de conscience. Pic pétrolier, réchauffement climatique plus proche et plus concret que jamais, tensions géopolitiques mondiales. Et on panique, on perd pied devant l’ampleur de la tâche.

J’ai perdu pied à 27 ans, il y a deux mois. Burnout. Parce que plus rien ne cadrait avec rien. Parce tout mon mode de vie jusqu’alors, tous mes projets d’écriture (j’ai achevé mon premier roman en 2015, le second attendra finalement un peu), ma vision du monde, mes perspectives de participation à un changement global, mes casseroles personnelles… chaque chose tirait dans une direction différente, de toute sa force. Et je suis littéralement mort, écartelé par mon désordre intérieur. Une de mes vies s’est achevée en novembre dernier.

Tant mieux, ça avance. Mais…

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Quelque part dans les Vosges pendant ma traversée de la France en 2014

 

Pour avancer, il faut savoir où l’on va.

Ce qui est pratique avec la résilience, c’est qu’elle s’applique à tout. La résilience est la capacité d’un matériau, d’un système naturel ou naturel, d’un individu, à retrouver son intégrité après un choc ou une déformation.

Comment voir la société humaine en résilience ? Possiblement comme Rob Hopkins et d’autres l’ont proposée : locale, avant tout. Appliquée à l’énergie, à l’alimentation, à l’économie, mais aussi à l’être humain. Finalement, en me relevant tranquillement d’un burnout et en me retroussant les manches, je fais preuve de résilience intérieure. C’est peut-être le meilleur point de départ.

Pour aller où ? Le futur se dérobe constamment aux attentes. Mais la vie suit le regard.

Je vois un village. Des villages. Des villes aussi. Un réseau connecté, mais pas comme il est « connecté » aujourd’hui. Au lieu de construire une pyramide de production où tout est séparé et fragmenté pour faire des économies d’échelles que l’on paye puissance dix ensuite, chaque communauté produit la majeure partie de ce dont elle a besoin pour fonctionner. Les sources d’énergie sont diversifiées. Certaines sont gérées en commun, mais chaque citoyen ajoute sa propre production au réseau local. Le même principe est appliqué à la nourriture. Jardin commun en permaculture et potagers individuels se côtoient. L’élevage de bétail et la consommation de viande sont réduits.

Je vois des gens qui vivent dans des habitats qu’ils ont construits de leurs mains et/ou qu’ils ont rénovés et dont ils sont capables de prendre soin. Les lieux de vie accueillent la nature plutôt que de s’en séparer. Récupération d’eau de pluie, toits végétaux, phyto-épuration, serres intégrées, captation solaire et éolienne, la maison inspire et expire ce que son environnement a à lui donner et ce dont il a besoin.

Les transactions se font grâce à une monnaie locale, sauf lorsque l’on quitte son lieu de vie pour utiliser une monnaie plus large. Que ce soit avec la monnaie globale ou la monnaie locale, chacun perçoit un revenu de base, qu’il peut ou non compléter à sa guise avec d’autres activités.

Je vois la démocratie prendre la forme du consensus. Celui-ci est rendu possible par le diamètre plus petit des zones d’applications des décisions, et de la taille réduite des assemblées. Il est plus facile de faire vivre une démocratie à 300 personnes qu’à 70 millions. Pour recréer un semblant de gouvernance populaire, il faut partir des cercles les plus basiques : la famille, le voisinage, le quartier, le village. La relocalisation politique se nourrit de la relocalisation des productions, et inversement.

Ça ne veut pas dire qu’il n’existe pas de constitution commune pour un état (la France, en l’occurrence), pour un continent, ou pour le monde entier. De même que des réseaux de secours, d’information, de police, de défense, d’énergie, peuvent garder une cohérence globale. Il ne s’agit pas de revenir au moyen-âge, où le monde s’arrêtait aux portes de la ville ou du village. La différence, c’est que chaque élément constitutif du territoire retrouve de la résilience et du pouvoir, retrouve une grande part d’autonomie et de liant interne. On connaît ses voisins, on travaille et on vit en communauté. L’interaction des communautés entre elles en sort enrichie. Car comment apprendre à communiquer correctement avec des personnes lointaines par la distance et le mode de vie, si on ne sait pas déjà le faire avec ce qui est proche de nous ?

Je vois une éducation qui ne passe pas uniquement par l’apprentissage d’un savoir académique. Je vois des enfants, peut-être les miens, qui gambadent dans la nature, qui apprennent à coudre, à travailler le bois, à fabriquer des objets, à planter des légumes, de la même manière qu’ils apprennent à lire, écrire, compter. Je les vois apprendre à vivre entre eux et avec les autres générations. Les personnes âgées profitent du lien social pour s’épanouir jusqu’à la fin de leurs jours et partager leur précieuse expérience de la vie.

Je vois mon existence s’équilibrer entre l’immatériel que j’ai toujours cultivé, et le matériel que j’ai trop longtemps négligé. En me reconnectant à la terre, je me reconnecte à mon corps. Je me vois trouver ma place intérieure et extérieure, aimer l’endroit dans lequel je vis, et la vie que je mène dans cet endroit. Je me vois fonder une famille dans un environnement que je veux développer et préserver, où chaque personne, chaque animal, chaque végétal, chaque minéral, participent à un système sain et durable.

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Quelque part dans le Jura, pendant ma traversée de la France à pied en 2014

Pour avancer, il faut savoir où on est, et mettre un pied devant l’autre.

La clé de la progression est de trouver un équilibre entre la vue sur l’objectif final, et les moyens quotidiens d’y parvenir : vivre dans le présent, avec un coup d’œil de temps en temps sur le futur.

Aujourd’hui, j’adhère au projet Tera, qui vise la création d’un éco-village sur 10 ans, dans le Lot-et-Garonne. Le chantier-pilote/école commence cet hiver. En attendant de pouvoir y participer en tant que volontaire, je transcris quelques interviews menées par Frédéric Bosqué. Frédéric est cofondateur de l’initiative avec Antoine Carrier, et a fait ces dernières années le tour des éco-lieux/éco-hameaux, et des initiatives de transition un peu partout en France. Ces interviews apportent un éclairage essentiel, ouvrent des perspectives en ces temps troublés. Le témoignage réaliste, profondément pragmatique de tous ces acteurs du changement, donne envie de s’y mettre.

En parallèle, je pars demain sur un chantier d’éco-construction en Dordogne. Habite ta Terre construit un double earthship à Champs-Romain, et son modèle participatif accueille des bénévoles depuis presque un an, pour un chantier qui doit se terminer à l’été-automne 2016. Ce sera une première expérience de terrain pour moi, et je compte y apprendre le plus possible.

Lola et moi avons commencé une base de données de liens sur la transition sur Pearltrees, et pour finir, j’enchaîne la lecture du très intéressant manuel de transition de Rob Hopkins, avec l’introduction à la permaculture de Bill Mollison. J’en parlerai peut-être plus dans un autre billet.

Comme on le voit dans la structure de cet article, le passé est souvent le plus facile à ressasser, le plus dense en histoires sans cesse réinterprétables. Le futur offre de nombreuses perspectives idylliques, toutes déconnectées de la réalité actuelle. Et le présent, si mince, si timide, est pourtant la seule dimension de réalisation de la transition que nous appelons de nos vœux et redoutons de nos peurs.

Va pour le présent, alors.

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Le chantier d’earthship de Champs-Romain, sur lequel je me rends demain