Demain, tous paysans ?

Avec la transition qui s’amorce un peu partout dans le monde, y compris en France (qui fait pourtant figure mythique de résistance au changement), se pose la question de l’engagement personnel. Vers quoi vais-je diriger mon mode de vie ?

L’élan qui se dessine de plus en plus là où je porte mon regard, est celui d’un retour vers des valeurs liées au respect de la nature, à une alimentation saine, à un air pur à faire respirer à ses enfants et pour soi-même, à un lien social retrouvé, et à une quête de sens politique réel dans nos actions.

Pour les citadins endurcis qui ne veulent plus vivre dans les particules fines ni bouffer des fruits et légumes remplis de pesticides et vides de vitamines, le retour à la terre a parfois des effluves de douce utopie, et parfois semble être cet idéal de vie vers lequel il faut absolument aller. « Être en contact avec la nature, les mains dans la terre, au grand air, voilà une vraie vie ». Oui.

 

Et pourtant, faut-il que nous soyons tous paysans ?

 

Si le paysan est la personne qui vit au contact de la terre  de la campagne, du « pays » (c’était sa définition au XIXe siècle avant qu’on y rajoute au XXe la notion de « vivre de sa terre ») alors oui, un peu, sûrement. La sortie d’un monde non résilient ou chacun produit un fragment incomplet de ce qui est nécessaire et l’exporte a des milliers de kilomètres, passe par une réappropriation par tous des questions du rapport à la nature, à la production alimentaire, énergétique et du logement, pour ne citer que les exemples les plus criants.

Nous sommes de plus en plus nombreux à vouloir voir pousser notre nourriture, à vouloir construire notre maison, et à tendre vers l’autonomie énergétique. Dès qu’on se penche sur la vie rurale, on se rend compte que c’est ce que le paysan (pas le monoculteur FNSEA, hein) a toujours fait.

 

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Une cagette de la première année de récolte du jardin de Tera.

 

C’est un noble idéal. C’est aussi, littéralement, un autre monde, pour celui qui a grandi en ville, qui est habitué à des modes de consommation et de productions ô combien différents, qui ne sait pas faire grand-chose de ses dix doigts, qui passe des après-midi à bouffer des séries Netflix sur son canapé ou à jouer aux jeux vidéos. S’imaginer passer d’un monde à l’autre en une enjambée est un sacré mirage. Même si je pensais avancer avec prudence dans ce « nouveau » monde (qui a toujours existé), je me suis quand même fait surprendre. L’amour du travail de la terre ne vient pas comme ça. C’est quelque chose qui se cultive depuis la graine, et les premières pousses sont fragiles.

La culture inconsciente est quelque chose de très puissant. Jusqu’à l’an dernier, je me posais peu de questions concrètes sur la paysannerie et l’agriculture. Les paysans, pour moi, c’étaient des types qui conduisent un tracteur et caressent des vaches (j’exagère un peu). Et l’agriculture non mécanisée, « ça n’existait qu’au XIXe siècle ». Aujourd’hui, je saisis déjà un peu mieux ce que représente le fait de s’occuper des plantes, des bêtes, mais aussi de la construction et de l’entretien d’un corps de ferme, de la distribution de sa production, de la gestion des ressources naturelles, etc. Je suis passé du néant à un premier aperçu d’ensemble fondé sur la réalité.

Cette somme d’activités (non exhaustive) est d’une complexité et d’une richesse inouïe. Encore davantage lorsque l’on entend se passer au maximum de machines pour réduire son empreinte écologique. Certains citadins qui s’imaginent bien au-dessus de la condition paysanne, de par leurs activités « évoluées », leur propreté, leurs tenues vestimentaires, leur langage et leurs modes de consommation, feraient bien d’aller passer un mois dans des fermes, la chute serait (très) violente.

Même pour moi, plein de bonne volonté au début du printemps dernier, la claque a été dure. À un certain moment, j’ai été référent jardin chez TERA (parce que j’en avais sincèrement envie). Au bout de deux semaines, et même si nous étions plusieurs à assumer ce rôle, j’ai tout envoyé chier. La somme de savoir et de savoir-faire nécessaire à la conception et à la mise en application passable (je n’ai pas dit bonne, ni même correcte) d’un espace permacole, est juste colossale, et fatigué de me sentir nu et nain face à l’Everest, j’ai lâché l’affaire. Pour le moment.

Être paysan, c’est l’apprentissage d’une vie. Comme d’autres choses. Mais voilà, il faut se positionner. Que suis-je en train de chercher dans ma transition ? Est-ce un métier lié à la terre ? Est-ce tout mon mode de vie que je veux transformer ou bien est-ce que je veux garder un pied dans l’ancien monde ? Puis-je faire d’une vie paysanne ma passion ? Ai-je d’autres passions auxquelles je ne veux pas renoncer ?

Les réponses sont différentes pour chacun, et ne peuvent venir qu’à travers l’exploration et le tâtonnement personnel. Alors, je tâtonne, j’explore. La première chose à s’imposer quand on est en transition, c’est de ne rien s’imposer. En étant ouvert à ce qui se présente, je me rends compte que la vie m’oriente naturellement. Aujourd’hui, elle me propose quelque chose d’intéressant sur le sujet de cet article.

 

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Le 26 septembre, je commence une formation étalée sur 5 mois. C’est avec Fermes d’Avenir, qui propose un programme très complet comprenant permaculture, maraîchage, agroforesterie, tout l’administratif lié au bio, etc. Je m’aventure là-dedans avec le soutien de TERA et avec Simon, un compère de l’association. Simon, écologue, au contact de la nature depuis longtemps, familier des forêts et jardins, sait ce qu’il veut. À son retour, il s’installera comme agriculteur à TERA. Simon est un alpiniste éclairé sur les itinéraires pentus du maraîchage. Son équipement est rôdé, il a déjà gravi pas mal de sommets, cette formation sera pour lui l’occasion d’ajouter quelques mètres de paracorde à son équipement, remplacer un piolet, étudier de nouveaux accès sur la montagne, etc.

Pour moi, randonneur débutant sur les chemins du retour à la terre, c’est très différent. Je suis là pour apprendre, point. Apprendre la permaculture, apprendre le maraîchage, apprendre l’agroforesterie, apprendre les aspects administratifs de la gestion d’une ferme bio, etc. Dois-je absolument m’installer agriculteur à la fin de la formation ? Dois-je m’empresser de cultiver sous peine de je-ne-sais-quel-châtiment-divin ? Non. En revanche, j’ai envie de transmettre, à TERA et ailleurs. « Toi, oui, toi, débutant, viens, ne t’occupe pas de l’Everest. Je vais t’apprendre comment mettre un pied devant l’autre et gravir une jolie montagne aux pentes douces». Voilà ce que je veux et ce dont je suis capable aujourd’hui. Dans 6 mois, à la sortie de la formation, j’aurai plus d’outils, je serai moins nu, et ma réponse sera peut-être différente. Ou pas. On verra.

En France, depuis l’exode rural, la mécanisation intensive, l’installation de la logique de monoculture, la baisse des marges via les intermédiaires, l’arrivée des pesticides/herbicides et autres joyeusetés, le nombre d’agriculteurs est en chute libre. Aujourd’hui, ils ne représentent plus que 3,5% de la population active quand un Français sur deux travaillait dans les champs en 1900. Il est clair que pour retrouver de la proximité, de l’humanité, des aliments de bonne qualité, une moindre mécanisation (et donc une moindre consommation d’énergie fossile) il serait préférable que cette proportion augmente un peu, que les petits paysans se multiplient. Cependant, il y a tout un éventail de possibilités pour se rapprocher de la terre et participer à une production plus écologique, plus consciente. Avec 10% d’agriculteurs, et davantage de petite production amateur chez les 90 % de la population restante (production allant du passe-temps solitaire de 30 min par semaine jusqu’à l’autonomie totale, en passant par les Incroyables Comestibles), nous serions d’ores et déjà dans une situation alimentaire bien plus saine qu’aujourd’hui.

Quand on est en transition, on a parfois (et je l’aie eue) la tentation de l’extrême inverse. Mais ce n’est pas en se coupant le bras qu’on soigne l’infection qui le ronge. Jeter le bébé avec l’eau du bain (dans mon cas, renoncer à mes passions en même temps que je renonce à la vie urbaine) ne m’a pas aidé. Depuis quelque temps, je cultive davantage de douceur et de lenteur avec moi-même. Savoir où on en est permet de ne pas se projeter trop haut sur une montagne dont on ne sait même pas si elle nous convient. Je peux m’inviter à explorer ce nouveau monde dans un état d’ouverture profond, mais sans vouloir m’y accrocher à tout prix. Et l’expérience se chargera de me montrer ce qui me convient, et ce qui ne me convient pas.

Tous les urbains ne quitteront pas leur ville pour se lancer dans la belle et dure vie d’agriculteur bio/permacole. Ce n’est pas une vie pour tout le monde. Et nous avons le droit d’aspirer à toutes sortes d’activités, ni meilleures, ni moins bonnes : les nôtres, simplement.

Mais demain, j’espère que nous serons tous un peu plus paysans dans nos cœurs, nous les déracinés de la terre, nous les citadins qui n’avons battu que le goudron et le béton pendant le plus clair de nos vies, nous les hommes et les femmes qui avons poussé hors-sol et qui avons été nourris aux pesticides et à l’engrais de la société de consommation. Sans forcément aller dans des extrêmes, sans forcément être tous fermiers. Juste en amenant dans nos vies un peu de travail de la Terre, pour garder les pieds bien ancrés dans l’humus. Pour s’en nourrir, et donner le meilleur de nos fruits au monde qui nous entoure.

 

 

 

 

 

 

 

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Je suis un fainéant. Ou pas.

J’ai passé toute ma première vie à me faire traiter de fainéant. Par ma mère, par mes professeurs à l’école, au conservatoire, et par la suite par certains de mes collègues. J’entendais : « ça va, mais tu pourrais faire tellement mieux si tu travaillais un peu plus ! » Et ce, en dépit de résultats scolaires puis professionnels corrects. Le fait est que le job a toujours été fait. Que malgré ce dégoût profond pour la pression qu’on m’infligeait, ces projections de valeurs qui n’étaient pas les miennes, j’ai accompli ce qu’on attendait de moi.

Pendant les 28 ans de ma courte vie j’ai été monteur, cadreur, réalisateur, producteur, commentateur e-sportif, journaliste (Consoles +, paix à ton âme), écrivain, photographe sur un malentendu, et j’ai même bossé sur des chantiers à la fin de mon adolescence. J’ai fait un tour de France en 125 et traversé la France à pied. J’ai voyagé en France, en Suisse, en Belgique, en Inde, en Pologne, en Allemagne, en Italie, aux Pays-bas, aux Etat-Unis, en Espagne. Aujourd’hui, je suis dans le projet TERA, et je participe à quelques chantiers participatifs du Sud-Ouest. Je suis en train de devenir animateur du jeu du Tao,  et je m’apprête à faire une formation de payculteur (de paysan du 21eme siècle, quoi). Dans le futur, je serai peut-être chaman, charpentier, ostéopathe, et qu’en sais-je encore.

Est-ce que cet accumulation d’actes et d’occupations définit à elle seule ce que je suis ?

Certainement pas.

Est-ce que cette accumulation m’a apporté le bonheur ?

Non.  

Partant de ce constat, je laisse aujourd’hui le soin aux super productifs et aux super occupés (je ne parle pas des gens investis en conscience dans leur passion) de se ruiner la vie dans l’illusion du bonheur qu’est la suractivité. Je ne me définis plus uniquement par ce que je fais ou ne fais pas, mais surtout par ce que je suis.

Et parce que j’ai toujours travaillé « peu » (en temps administratif), parce que je ne suis pas partisan d’être toujours en train de faire quelque chose, et parce que j’ai besoin de (beaucoup de) temps pour moi, je (comme de nombreuses personnes de ma génération) suis un « fainéant ». En tout cas je le suis aux yeux de certaines personnes qui ont une idée bien précise de ce qui est bon pour la jeunesse, ou de ce qu’elle « doit » faire. Sans parler des caisses de retraite, de pôle emploi, et bien sûr des politiciens.

Mais leur jugement ne parle que d’eux-mêmes, pas de moi.

Pour ma part, je cherche aujourd’hui à vivre dans l’action juste, celle que je choisis et pas celle qu’on m’impose ou que je m’impose en fonction du regard des autres. Au-delà du voile de peur que soulève cette posture, autrui se rendra compte par lui-même que je ne me laisse pas mourir au fond de mon canapé. Que je ne deviens pas une sous-merde amorphe simplement parce que je prends ce temps que j’ai laissé les pressions extérieures me voler une partie de ma vie. L’action juste peut occuper un centième de mon temps comme la totalité. Mais cette proportion varie en fonction de ce que la vie présente. Et la vie n’est jamais constante. Elle est mouvement, et variation perpétuelle.

La génération Y n’est pas surnommée « génération burnout » par hasard. Les gens explosent parce qu’à force de se consumer pour des choses extérieures à elles-mêmes, leur identité a totalement disparu, ils n’ont plus aucune raison de vivre. Il y a un peu moins d’un an, après plusieurs années d’agitation grandissante (que certains appelleront « travail/occupation »), je me suis retrouvé incapable de contacter, de sentir ce que je foutais sur cette planète. Et pour continuer à vivre, il a fallu tout arrêter. Ce n’est pas simple, quand on est pris entre le marteau des jugements sur le « travail » et l’enclume de la vie qui met un arrêt non négociable à ce que l’on est en train de faire.

La quête de sens passe par une interrogation de ce que nous avons fait jusqu’ici. Nous, mais aussi ce qu’ont fait les générations précédentes. Et pour cela, il faut du temps. Du temps que je consacre à moi et pas à la surexcitation d’un monde mourant qui ne m’intéresse plus.

« Mais tu ne vis pas seul, tu vis en société ». Merci, oui. Seulement, la société que je veux voir émerger, celle que je consacrerai ma vie à faire émerger, pour les autres et pour moi-même, n’a rien à voir avec celle dans laquelle j’ai grandi. En ce début de troisième millénaire, partout dans ce pays et dans le monde, des gens (jeunes et moins jeunes) se rassemblent pour réinventer le vivre ensemble, le travail, la production alimentaire et énergétique, la notion d’activité, d’action consciente, la communication entre les personnes, etc. Je m’inscris là-dedans.

« Eh ben si tu veux changer tout ça, va falloir te bouger ! » pourrais dire notre ami Jean-Jacques. Il va surtout falloir s’arrêter une minute, une heure, une semaine, un an, dix ans s’il le faut. Transformer toutes ces choses, c’est une vocation d’une ambition immense, et qui conjointement réclame la plus grande humilité et la plus grande lenteur. C’est un contraste entre un besoin d’actions innombrables à mener, et en même temps une exigence de calme, de recentrage, de sortie de la frénésie, de la précipitation aveugle. Dans la suractivité menée sur rail, on ne réussira qu’à reproduire l’ancien monde. On ne résoud pas les problèmes avec les modes de pensée qui les ont engendrés (merci Albert).

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Un des coins dans lesquels j’ai pu commencer à être sans faire, ce printemps.

Moins je me sens « occupé », « employé », « au travail », plus je me sens apte à mener une action consciente en phase avec ce que je suis profondément. Et rien de ce que suis profondément ne cadre avec les exigences de vieux schémas de contrôle du monde du travail. Je ne suis pas mon métier, pas plus que quand je porte un chapeau je ne suis un chapeau. Et ce, même si j’aime mon métier de monteur depuis 10 ans. Même si j’aime mes futurs métiers en train d’émerger.

Il est réellement merveilleux de mener des activités que l’on aime. Et aussi beau d’apprendre à ne rien faire quand les activités que l’on exerce ne nous correspondent pas/plus… ou qu’il est simplement le moment de ne rien faire.

On stigmatise les gens qui « ne font rien », en oubliant les gens qui font et « qui ne sont rien », dont l’identité est totalement broyée par leur travail, et qui représentent une part bien plus importante de la société que les premiers nommés. Évidemment qu’il existe un équilibre. Le rechercher passe par des phases d’explorations alternées du faire et de l’être, pour ensuite pouvoir faire en étant, et être en faisant, dans la joie.

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Après une semaine de jeûne et de non faire en juin, j’étais à nouveau heureux de faire, de construire, en conscience.

C’est quelque chose qui peut naître de façon intuitive chez certains (qui pourront remercier leurs parents de les avoir accompagnés et non « éduqués ») et qui est un putain de parcours du combattant pour d’autres. Pour moi, en l’occurrence.

Dans cette recherche, je m’accorde aujourd’hui des moments d’arrêts. Cette semaine, par exemple, je jeûne. Je m’arrête une semaine. Une semaine pendant laquelle je ne serai pas à la ferme de TERA, une semaine pendant laquelle « je ne sers à rien » aux yeux des gens qui se définissent et définissent les autres en fonction de leur temps de travail et de leur productivité.

Or, à travers l’arrêt, le « rien faire », j’explore des facettes de mon identité enfouies depuis parfois des décennies. Je me reconnecte avec ce que je suis vraiment. Ce (non)faisant, le courant des actions futures qui s’étend devant moi se clarifie. Et ce qui m’angoissait dans l’action à mener, quelques jours auparavant, se réajuste, devient plus authentique, et ne suscite plus que de l’enthousiasme, lavé de ses peurs. Je peux envisager une connexion profonde entre ce que je suis, et ce que je fais.

Ce mode de fonctionnement n’est pas compatible avec la définition archaïque du travail et de l’activité. Prendre une semaine pour moi quand j’en ai besoin, sans attendre qu’on me l’autorise, ne « travailler » qu’un quart du temps si j’en ai envie, avec un calendrier qui varie au gré de mon humeur… Ai-je perdu la raison ? J’ai surtout l’impression de la retrouver.

Je ressens certaines personnes si terrifiées de voir une génération ne rien branler, « se perdre », ne rien produire, qu’elles en oublient d’imaginer que l’inactivité n’est pas un état permanent. Que la personne qui se recentre (si c’est un recentrage et pas une fuite dans des addictions bien connues : sexe, drogue, jeu vidéo, etc.) va sortir de sa hutte de sudation, de son espace de méditation, de son jeûne, de sa retraite, etc. Elle va en ressortir non seulement nourrie, mais prête à nourrir le monde et la société de ce qu’elle est, pour son bénéfice et celui des autres.

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L’homme allongé en bas de cette photo a tout compris.

Les bons à rien et les fainéants existent. Ce sont des personnes qui ont fini par croire ceux qui les traitaient de bons à rien et de fainéants, point. On peut naître lent, prudent, rêveur. Mais on ne naît pas fainéant. On le devient, à cause de l’incompréhension d’autrui et à son jugement face à un rythme intérieur qui n’est pas le sien et qu’il rejette/méprise.

Si vous vous sentez paresseux ou paresseuse, posez-vous cette question : quand ai-je commencé à me sentir fainéant ? Est-ce que cela est venu tout seul, ou bien est-ce parce qu’on me l’a dit ? Souvent, en remontant à l’enfance, on trouvera la marque du jugement parental ou scolaire.

Les conséquences de ce jugement sont dévastatrices, et je les ai expérimentées à l’envi. On commence par se dévaloriser et à devenir ce que l’on nous dit qu’on est. C’est ce que j’ai vécu à la fin de mon enfance et pendant toute mon adolescence. Puis, au début de mon âge adulte, à la faveur de prises de conscience primitives, je suis parti petit à petit dans l’extrême inverse, pour en arriver à une situation de vie totalement débile l’an dernier, où j’écrivais deux romans à la fois, je suivais un coaching, je travaillais, je déménageais, et je projetais des voyages, ma transition en écovillage et professionnelle. Sans parler d’une to-do list de trois pages. Tout ça à la fois. À faire pour après-demain, s’il te plaît. Boum. Explosion. Dont je suis retombé en un petit tas de chair informe et souffreteux, duquel il a fallu extraire le pus pour retrouver l’essence de mon être. Ce travail n’est d’ailleurs pas fini, mais il est salvateur.

Loin de ces deux extrêmes destructeurs (paresse et burnout), il y a l’expression simple de soi. Qui passe par des phases d’activité (dont on peut s’émerveiller), et des phases d’inaction (dont on peut s’émerveiller). Le courage de toute une vague de personnes aujourd’hui en transition, c’est de cultiver les deux phases, là où la vieille société n’en valorise qu’une.

Ainsi, à ceux qui sont prompts à juger les autres sur leur « fainéantise », j’invite l’observateur éclairé à poser cette question :

Qui es-tu, quand tu ne fais rien ?

 

Engagement, déménagement, ça bouillonne !

En ce moment, les évènements s’enchaînent plus vite que je ne peux les raconter.

Retour à Paris.

Fin janvier, je suis revenu à Paris pour trois semaines. Le temps de bosser. Le temps de mettre en place le tout nouveau forum de Tera avec Simon (outil dont je suis très content, malgré les joies de l’open source avec Discourse). Le temps de prendre une décision douloureuse. Le temps de me poser avec moi-même pour écouter ce que ça racontait à l’intérieur, après les expériences dont j’ai parlé dans mon dernier billet. Et ces trois semaines sont passées très vite, car il est apparu que la transition appelle la transition, et qu’une fois qu’on a mis un pied dedans, l’autre pied suit rapidement.

Aussitôt reviendu, aussitôt repartu.

Mi février, je suis retourné en Dordogne, par un jeu de hasard (je ne crois pas au hasard) assez rigolo. Un copain, Valentin, qui commence à s’occuper d’une maison et d’un terrain familiaux en Corse, pour y soigner ses châtaigniers et y vivre, m’avait prévenu dès début janvier qu’il descendait lui aussi dans le Périgord pour y apprendre les bases de la permaculture chez un oncle. J’ai voulu voir comment ça se passait là-bas, et j’y suis descendu quelques jours avant Tera. Sur place, Valentin m’a présenté François (l’oncle en question), 70 ans, soixante-huitard qui est allé au bout de ses idées et qui vit seul en quasi-autonomie depuis 40 ans. Son petit corps de ferme est entouré par son potager, ses quelques moutons, un bout de forêt et des arbres fruitiers. Il produit une bonne partie de ce qu’il consomme, de ses légumes à sa viande, en passant par son miel (avec ses ruches) et son vin (avec ses vignes). Tout est là, agencé autour de la maison pour un minimum d’effort et un maximum d’efficacité. Même l’eau qui alimente la ferme est remontée de la source du terrain via un bélier hydraulique.

Le bélier hydraulique, 100% mécanique,
0% de consommation d’énergie extérieure pour fonctionner.

François a été une mine d’or d’informations sur les plantes et les animaux, fort de ses décennies d’expérience, et sa bibliothèque de ressources m’a franchement fait baver. Les échanges le soir autour de la table avec Valentin et lui ont été de très bons moments. Et à table, l’agneau du jardin était très bon. Oui, l’agneau du jardin.

Valentin a passé son baptême de vidage et dépeçage pendant mon séjour. Quant à moi, même si je ne voulais pas participer, j’ai tenu à assister à la mort de l’animal. Je pense que toute personne qui mange de la viande devrait au minimum être témoin de ce moment. J’ai vu comment l’agneau avait vécu (avec beaucoup d’espace, dans de jolis petits pâturages bordés d’arbres), comment il a été amené (dans un enclos, au milieu de son espace de vie, sans être attaché ni brutalisé), comment il a été allongé (avec douceur), comment François lui a tranché la gorge, et avec quel humilité il l’a fait. Ce que j’ai vu était à des années lumières de ce qu’on peut régulièrement voir d’ignoble dans l’abattage industriel (même bio). Et pourtant, ces quatre minutes d’agonie (j’ai compté les secondes) étaient interminables. C’est dur. Et si c’est déjà dur comme cela, alors il ne faut pas beaucoup d’imagination pour se douter que peu de personnes supporteraient encore d’acheter de la viande industrielle si elle se rapprochaient un peu de la manière dont leur viande est créée. Pour ma part, je reste encore un peu carnivore (ma consommation de bidoche a bien été divisée par quatre depuis 18 mois), mais dorénavant, je veux le faire avec un maximum de conscience. Quand j’ai mangé cet agneau à table, deux jours plus tard, il avait un goût bien particulier. Au-delà du fait qu’il était délicieux (compte tenu de ses conditions d’élevage, ou plutôt de non-élevage, c’est plutôt logique), chaque bouchée m’appelait à le remercier, et l’expérience avait une tout autre intensité que celle de bouffer une tranche de jambon lyophilisée.

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Un agneau remplit le frigo de François pour un bon moment..

Sur un terrain plus anecdotique, les conditions de vie à la ferme de François étaient assez spartiates : douche plus ou moins en extérieur  (à -2°C ça pique), et pas de chauffage dans la maison autre que la petite cuisinière à bois (le réveil de froid sous la charpente à 3h du mat, ça pique aussi). Si je m’inspirerai volontiers de tout le précieux savoir de François pour mes expérimentations à venir, je crois que j’ajouterai quand même un peu de chauffage à ma future maison (sauf si elle est bioclimatique) !

Ces quelques jours en Dordogne (j’en reviens au hasard mentionné plus haut), ont aussi été l’occasion de repasser voir Habite Ta Terre, plutôt deux fois qu’une d’ailleurs, puisque le lieu-dit de la ferme de François se trouve à 10km de Champs-Romain ! J’ai pris énormément de plaisir à revoir tous les copains rencontrés en janvier, et à en rencontrer d’autres. J’en ai profité pour faire le plein de news sur l’avancement du projet, et vider ma besace à propos de Tera, car la curiosité à propos de ce qui s’y passe était palpable. D’une manière générale, j’apprécie profondément de jouer au lombric et de favoriser les échanges d’informations entre les deux projets.

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La flambant neuve serre à semis d’Habite ta Terre !

Tera, l’explosion de saveurs.

Après quelques jours en Dordogne, je suis reparti pour Masquières (commune actuelle de l’expérimentation Tera), et cette fois pour y rester 10 jours, après le très bref week-end du mois de janvier.

Décrire chronologiquement ce que j’y ai vécu en février est absolument impossible, tant les expériences intérieures et extérieures ont été intenses, variées, simultanées. Pour simplement donner une idée de la chose, je suis arrivé Parisien, et je suis reparti officiellement Masquiérois dix jours plus tard.
La question d’un appartement disponible dans le centre du village courait depuis quelques semaines, et tout s’est enchaîné très vite à mon arrivée. Kenny et moi sommes maintenant colocs d’un appart à 3km de Lartel (le lieu-dit d’expérimentation de Tera). Ça va me permettre de vivre à mi-temps entre Paris et Masquières. Cela me permet à la fois d’être engagé dans cette nouvelle expérience, et en même temps de pouvoir continuer à travailler pour gagner un peu de sous en attendant un jour le revenu de base en monnaie locale…
C’est une situation qui ne peut-être que transitoire, j’en ai bien conscience. Mais ça tombe bien, on parle de transition. Dans notre quête de mieux-vivre, personne ne nous oblige à nous jeter de la falaise pour arriver plus vite au bord de l’océan. On peut aussi descendre la paroi par étapes, et c’est ce que je choisis de faire aujourd’hui.

En dehors de cette histoire d’appartement, ce qui m’a justement convaincu de franchir un gros pas en avant, c’est ce que j’ai vécu et observé de Tera pendant ces dix jours. En un mois d’absence, le projet avait déjà bien avancé. Le fameux saut de la foi, l’entrée dans la matière dont je parlais dans mon dernier article, a enfin été franchi. Avec des difficultés, avec des résistances, avec hésitation. Mais il est franchi. La serre à semis a été construite, le jardin se met doucement en place, les petits fruitiers ont été plantés. Au moment où j’écris ces lignes et où je trépigne à l’idée d’y retourner, la dalle en béton de l’atelier de taille des éléments de la première maison de Tera (une variation de la maison nomade) est sur le point d’être coulée.

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Franck en train de constuire la serre à semis de Tera

La question du jardin devenait urgente quand Stéphane, volontaire formé en maraîchage, est arrivé à point nommé pour nous apprendre quelques maniement d’outils et quelques techniques pour le potager (sans parler de sa généreuse donation en matériel). Tout se passe comme ça à Tera, tout oscille entre l’incertitude, et la confiance de voir arriver les solutions dont on a besoin au moment où on en a besoin. Et pour l’instant, ça avance très fort.

Il y a beaucoup de projets simultanés, et cela a encore davantage explosé suite à  la journée de la charte. Ouverte aux adhérents comme aux volontaires, elle a permis d’avancer sur la vision du projet (activités, principes et attitudes, valeurs), et a aussi déchaîné l’imagination dans tous les sens. Le bouillonnement a été intense, à la limite du supportable parfois. Les journées sont (très) bien remplies à Tera, et il est parfois difficile de s’autoriser le repos. C’est un très bon exercice de prise de responsabilité individuelle à ce niveau. Et je n’ai pas le choix si je ne veux pas retomber dans le burn-out.

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Le mandala de la charte, avant son invasion par une horde de post-it.

Le plus impressionnant a été la vitesse avec laquelle j’ai atteint un certain degré de connexion relationnelle avec les autres volontaires, alors que j’ai passé à peine deux semaines sur place. Je ne dis pas qu’on se connaît tous sur le bout des doigts. Ce que je dis, c’est qu’il existe là-bas un fil invisible entre les gens. Dans la communication, dans la gestion des conflits, tout ce qui se noue, se dénoue avec une facilité que je n’ai jamais connue auparavant. Comme si ce lieu nous avait rassemblé pour que nous apprenions tous quelque chose les uns des autres. J’ai eu mon lot d’épiphanies, comme en janvier. Lartel, c’est comme la Montagne magique sans la décrépitude du sanatorium. Une énergie particulière meut cet endroit. D’ailleurs, en étant bien clair sur le fait que des différences fondamentales existent entre Habite Ta Terre et Tera, les deux initiatives ont ce point commun de mettre de grosses baffes à tous ceux qui y passent (ou y restent !), de les bousculer sur leurs appuis, pour qu’ils apprennent à se repositionner, à se poser différemment. C’est ce qui fait la beauté de la chose. Et le fait que les initiatives comme celles-ci se multiplient en France me redonne espoir en ces temps troublés.

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De gauche à droite : Stéphane, moi-même, Simon, Frédéric, Emmanuelle, Nino sur les épaules de Vincent, et Lisa.

 

Reparti, mais en fait non. Mais en fait si ?

Je suis reparti de Masquières le 29 février, et je ne devais revenir que jeudi prochain (le 16 mars), mais quelques jours après mon arrivée à Paris j’ai craqué et je me suis tapé l’aller-retour express en camion pour amener mes meubles (nouveaux et anciens), de Paris jusqu’à Masquières.

1400km au total, avec un seul jour à Masquières entre deux journées de route, malgré le soutien inestimable de mon pote Antoine pour le déménagement, et celui non moins inestimable de Lisa une fois sur place, c’était une connerie. Le burn-out est revenu gratter à la porte, et j’ai payé une addition salée de retour à Paname. La leçon, c’est que les allers-retours express, c’est non. Passer 15 jours à mi-temps entre Paris et Masquières est déjà fatiguant. Et la différence de mode de vie est telle qu’il faut respecter un temps d’adaptation à chaque fois. J’ai donc revu mon emploi du temps pour limiter plus strictement mes allers-retours dans les mois à venir. Passer d’une chaise à l’autre, c’est une chose. Avoir le cul entre 12 chaises simultanément, c’en est une autre, et ça ne me fait pas du bien. Encore un truc intégré grâce à Tera, c’est parfait.

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Un petit bonus pris sur la route du déménagement.

Focalisation

Ce sera le maître mot des prochaines semaines. Il y a tant à faire à Tera. Tant à explorer, apprendre, accomplir. Et ça ne pourra pas se faire en deux jours, même si une petite voix impatiente continue parfois de s’en plaindre à l’intérieur de moi. Donc il faut faire des choix, se concentrer. La communication de Tera (interne, externe), et le jardin (planification et exécution) seront mes deux chevaux de bataille du mois de mars.

On verra au prochain billet si je m’y suis tenu. :p

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Ça n’est que le début.

 

 

Un pied dans les chantiers participatifs

Après les belles paroles, l’épreuve du réel.

Du 6 au 24 janvier, je suis allé mettre la main à la pâte chez Habite ta Terre, puis de façon imprévue chez Tera. Deux projets différents, à un état d’avancement différent, avec des gens différents, mais qui se retrouvent sur pas mal de points.

Habite ta Terre : bien plus qu’un chantier participatif.

Après une première expérience de construction au Sénégal , l’association Habite ta Terre a lancé un projet de construction de double earthship à Champs-Romain, en Dordogne. Le chantier a commencé au printemps dernier, et devrait se poursuivre jusqu’à l’été/automne 2016.

L’arrivée sur place a été la baffe que j’attendais. C’est un chantier dans tout les sens du termes. Pour construire des earthships, oui, mais aussi pour construire un mode de vivre-ensemble, une gouvernance, et des outils de communication différents. À tel point que pendant mon séjour, la construction des maisons m’a presque parue secondaire (j’ai dit presque).

Après deux sessions de formation de bénévoles au début du chantier, et plusieurs mois d’expérimentation, les mécaniques de fonctionnement sont assez limpides. Le matin, les gens se retrouvent entre 8h30 et 9h au mobil home (qui se trouve sur le terrain du chantier), 9h, réunion de chantier où les référents exposent les missions du jour et le besoin en main d’œuvre. Les groupes se forment, et c’est parti. Après la pause déjeuner, on reprend à 14h jusqu’à la fin d’après-midi. Point d’obligation de travailler sur le chantier. Si on veut sécher le matin, ou l’après midi, ou les deux, chacun est libre. La seule obligation si l’on vient est de venir aux heures convenues.

Sur le chantier lui-même, on apprend à faire, on apprend en faisant. Pendant ces deux semaines, c’était le début du travail de charpente pour les earthships. Mesures, tailles, montage à blanc, ajustements, etc. Florian et Jean Lou, les deux charpentiers, m’ont beaucoup appris. Par leurs explications, leurs réponses à mes questions, et surtout par ma simple observation (je reviens d’ailleurs là-dessus un peu plus bas). Une équipe travaillait sous tonnelle, une autre directement sur les constructions en cours, notamment pour la lisse d’implantation. Parfois les fortes pluies forçaient les équipes non-abritées à quitter leur ouvrage. Qu’à cela ne tienne, un café ou une petite tartine au mobil home jusqu’à la prochaine accalmie et c’est reparti.

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Le matin, pas chaud. Les flaques d’eau craquent sous les pieds.

Chaque jour, une petite équipe est volontaire pour faire la cuisine dans la grande maison pendant toute la journée. Avec entre 20 et 30 personnes à nourrir en fonction des repas, c’est une vraie cuisine de restau à tenir. Le fonctionnement des tours de ménage est similaire. Les murs de l’une des maisons louée pour l’hébergement des volontaires sont tapissés de schémas organisationnels, de tableaux d’intendance, de rappels, de frises chronologiques du projet, du programme de la semaine, etc.

D’une part l’intendance fonctionne très bien et fluidifie d’autre part le déroulement du chantier. Mon observation et ma participation à ces deux faces d’une même pièce, ont été très enrichissantes en savoir faire, et m’ont permis d’en apprendre plus sur les mécaniques communautaires qui soutiennent une telle entreprise.

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Mes avant-bras se souviennent de la préparation du risotto pour 30.

Mais ce qui fait la richesse d’Habite ta Terre, c’est aussi tout ce qu’il y a autour, à commencer par la place du projet dans les cercles locaux. Comme dans toute initiative d’éco-lieu/coopérative/projet dit « alternatif » , l’implantation d’Habite ta Terre à Champs Romain a soulevé des rumeurs. La plus folle d’entre elle faisait des bénévoles une équipe de réfugiés syriens venus pour construire un camp d’entraînement pour Daesh. Et comme à chaque fois dans ce genre de cas (cf. le témoignage de l’éco hameau des Cœurs), c’est la rencontre qui brise la méfiance. Lors des premières présentations du projet de chantier participatif au village, très peu de gens sont venus. Au fil du temps l’équipe du chantier s’est fait connaître par plusieurs évènements (comme l’organisation d’une soirée de Noël en décembre dernier), par la simple évolution du chantier qui montre qu’il ne s’agit pas d’une équipe de charlots, et par toutes les petites rencontres individuelles qui sont arrivées au fil des mois. Petit à petit, Habite ta Terre s’est fait une place à Champs Romain, mais aussi dans les villes et villages alentours. En participant à une mission marché à Thiviers avec Manal, j’ai pu constater comment son talent naturel de communicant portait ses fruits auprès des commerçants. Quand on va vers les gens, les gens viennent vers vous.

J’ai cité deux ou trois noms, mais chacune des personnes que j’ai rencontrée avait son propre talent à apporter au chantier et à la communauté en place, et c’est ce qui en fait sa grande richesse : La diversité des profils et des parcours qui ont menés les gens à Champs-Romain.

Il n’y a presque plus de bénévoles temporaires, mais une écrasante majorité de « permanents ». Plusieurs d’entre eux pensaient ne pas rester plus de deux semaines en arrivant pendant l’été, et y sont encore 6 mois plus tard. La capacité d’accueil du projet a atteint ses limites. D’une part parce que c’est l’hiver, et que les bénévoles en tentes ne peuvent plus décemment venir (les gens vivent dans les maisons louées dans le village et  les mobilhome/yourtes/caravanes/camions présents sur le terrain du chantier). D’autre part, parce qu’il s’est développé une cohésion de groupe si forte en quelques mois de chantier, qu’un consensus s’est établi pour équilibrer la population de la communauté. Finalement, nous n’avons jamais été plus de trois ou quatre bénévoles « temporaires » pour un nombre de « permanents » qui oscillait entre 20 et 25 (en fonction des aller-retours de chacun dans leur chez eux ou futur ex-chez eux). Sur ces permanents, une quinzaine envisage de s’installer pour de bon à Champs-Romain une fois le chantier terminé. Les projets ne manquent pas : reprendre le bar fermé il y a quinze ans, rouvrir l’école, mais aussi des projets propres au terrain du chantier, comme le jardin potager.

Je parlais plus haut de l’apprentissage par l’observation. J’ai pu justement assister à deux réunions du groupe en charge du jardin. J’avais le droit d’écouter, mais pas forcément d’intervenir, ou alors de façon minimale. J’ai appris après coup que c’était un test de nouveau mode d’intégration : les nouveaux écoutent, mais ne parlent pas. J’en ai goûté directement les avantages : en sachant qu’on n’a pas à porter de responsabilité, du moins immédiate, dans un groupe de travail donné, toute la pression de devoir s’agiter, de devoir occuper de l’espace, de devoir prouver quoi que ce soit, est de facto supprimée. De plus, une grande partie des questions qui viennent (et dieu sait que j’en ai eu devant les immenses schémas de répartition des semis et autres tableaux de plantation en fonction des cycles lunaires), trouvent leur réponse à la simple écoute de ce qui se dit. Et pour les non-nouveaux, c’est la fluidité de ne pas devoir s’interrompre chaque minute pour expliquer quelque chose ou repousser une idée certes intéressante, mais totalement impertinente.

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Le plan du jardin potager

Cette expérience précise n’est que l’une des marques de l’expérimentation permanente de la communauté pour de nouvelles solutions de vivre-ensemble et de communication. Les réunions sont nombreuses chez Habite ta Terre. Parfois plusieurs fois par jour. Parfois par commissions, parfois pour tous les permanents, parfois pour tout le monde. Il y aurait  trop à dire sur leur mode de fonctionnement pour un seul article, mais le point commun et crucial de tous les modes de communication que j’ai pu observer là bas, c’est la bienveillance. Je l’ai vraiment ressentie dans ma chair comme la clé de voute de la réussite du chantier, mais aussi de tous les projets ultérieurs de ceux qui veulent s’installer à Champs Romain par la suite. Ce n’est pas un monde de bisounours. Les gens là-bas ont leurs casseroles, leurs peurs et leurs colères. Mais la bienveillance sous-jacente huile toute la mécanique de communication et les comptes ont l’air de se régler sans faire de morts.

À titre très personnel, ces deux semaines ont été riches en rencontres, en apprentissages, et en baffes diverses et variées. En plus d’apprendre des rudiments du travail du bois, j’ai appris un tas de trucs sur l’éco construction en général et l’efficacité énergétique des constructions, sur la gouvernance horizontale au sein d’une communauté ; je me suis trouvé des partenaires et un mentor aux échecs (j’ai plus progressé en 2 semaines qu’en 15 ans), et d’un manière générale j’ai rencontré des gens qui m’ont fait beaucoup de bien. Des gens qui ont eut leur lot de pains dans la tronche, et qui s’en sont relevés plus vivants et plus libres. Je l’ai vécu comme un putain de signe : « Tu n’es pas seul. Continue. »

Comme toute expérience humaine, elle a eu son lot de joies, de déceptions, de surprises et de dramas. L’expérience était d’une densité parfois à la limite du supportable. Quand je n’en pouvais plus, j’allais hurler seul au saut du Chalard, au milieu des arbres endormis et de l’eau qui court. D’ailleurs, la présence de la nature autour du chantier n’a fait que confirmer ce que je sais depuis longtemps : l’être humain est fait pour vivre près d’elle. Parfois, j’arrivais au chantier le matin avec le cœur enroulé dans du fil barbelé, et un seau de merde enfoncé sur la tête. Après une journée passée au soleil (quand il voulait bien se montrer), à équarrir un tronc, à répéter et travailler en conscience le même geste, à travailler le bois, et puis à poser la doloire de temps en temps pour regarder les collines et le ciel bleu, je me rendais compte que le seau et le fil barbelé n’étaient plus là. Il ne restait plus que le calme, la délicieuse douleur du corps qui travaille, l’air froid et pur qui brûle agréablement les poumons, et la bonne fatigue. J’en reprendrai une double portion, s’il vous plaît.

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L’atelier d’équarissage

Tera : L’ambition, le saut de la foi, et l’espace.

Comme j’en parlais dans mon billet précédent, je suis de près le projet Tera depuis quelques mois. À l’heure actuelle, Tera, c’est un certain nombre d’étapes prévues : un chantier école en habitat léger et démontable, la mise en place d’une production commune (de nourriture notamment) pour un premier éco hameau, et enfin à très long terme une association d’éco hameaux pour former un écovillage solide. Sans parler d’un mode de gouvernance horizontal, et de la mise en place d’une monnaie locale et d’un revenu de base. Rien que ça ! ; )

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Dans les faits, Tera, c’est aussi un terrain de 12 hectares dans le Lot-et-Garonne, prêté pour les premières phases de l’expérimentation. Un écrin de collines, de bois et de prés, quelque par entre Agen et Cahors.

J’étais en contact avec Simon, l’un des conseillers volontaires (comprenez membre du noyau dur) depuis quelques temps déjà, parce que je voulais participer notamment à la mise en place d’un forum pour le projet (fort de mon passé trouble de geek-shoutcaster-admin sur les internets). Pendant que j’étais à Champs-Romain, Simon me glisse au téléphone : « hey mais c’est la réunion des volontaires de Tera les 23-24 janvier, tu peux passer si tu veux ». Comme quoi quand on commence à bouger, les choses viennent à nous. J’ai écourté mon séjour chez HTT, changé mes billets, et je me suis retrouvé à la gare de Monsempron-Libos le 22 au soir, à presque 200km au Sud du premier chantier.

Honnêtement, quand j’ai rencontré Simon et son petit garçon sur le quai, je n’en menais pas large. J’étais triste de partir de Champs Romain, j’avais la peur du tout proche retour à Paris dans l’estomac, et toutes les angoisses du moment qui dansaient la farandole dans ma tête. Tout ce qui a suivi a pourtant confirmé que j’ai eu raison de saisir cette occasion.

Une fois arrivé à Masquières, puis à Lartel, lieu-dit de l’expérimentation Tera, j’ai fait la rencontre de Frédéric (dont j’ai parlé dans le précédent billet), et d’une bonne dizaine d’autres volontaires de l’association.

Avec un certain amusement, je n’ai pas pu m’empêcher de faire des comparaisons avec Habite ta Terre, tout simplement parce que les points communs sont criants. J’ai retrouvé les mêmes tapisseries organisationnelles sur les murs, la même convivialité, un vocabulaire commun sur les valeurs et sujets les plus fondamentaux du projet, les tours de parole, etc. En caricaturant à l’extrême, Tera m’évoque aujourd’hui l’image de ce qu’on m’a raconté des débuts du chantier d’Habite ta Terre à Champs-Romain. Beaucoup d’enthousiasme, des mécaniques en plein début d’expérimentation, et les inévitables rumeurs dans le village à propos du projet !

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Le site de Lartel

 

Le chantier école n’a pas encore commencé, les plans sont en cours de finalisation. Mais il y a beaucoup d’autres chose sur lesquelles nous avons pu travailler pendant le week-end : gouvernance, intégration des volontaires,  planification des tâches, etc.

Si pas mal de choses m’ont évoqué HTT chez Tera (dernier exemple, j’ai entendu parler pour les premières fois de la CNV à quelques jours d’intervalle à Champs Romain et à Lartel), il y a pas mal de différences fondamentales. Déjà, le projet. Ici, les enjeux à long terme sont clairement définis, là où ils ont émergé au fur et à mesure chez HTT. Ensuite l’âge moyen, qui est plus élevé, et les personnes, forcément différentes mais là aussi toutes riches d’expériences à partager et de personnalités bien trempées. Au niveau de la gouvernance, j’ai observé un très gros travail sur la mise en place des différents cercles du projets Tera (adhérent, volontaire, conseiller volontaire), sur les modes de résolution du conflit (expérimentation par Tera des cercles restauratifs ), sur la planification des tâches (via un kanban format XXL), et le découpage des réunions. Le travail des 23 et 24 a encore fait progresser ces chantiers. Sur le papier, beaucoup de choses sont maintenant en place.

L’enjeu majeur de Tera aujourd’hui, c’est d’enclencher l’entrée dans la matière. Entrer dans le vif des chantiers, passer à l’action. J’ai senti que ça trépignait pas mal chez certains (y compris chez moi, en fait). C’est un moment clé pour l’avenir du projet. Ici aussi, j’ai la sensation que c’est la bienveillance générale qui va soutenir ce point de bascule. Ça et les bonnes volontés. L’association compte plusieurs centaines d’adhérents, et plusieurs dizaines de volontaires qui ont déjà proposé leurs services. Et sur place pendant les réunions j’ai senti beaucoup d’écoute mutuelle, ce qui est bon signe.

L’autre différence fondamentale en ce qui me concerne, c’est l’espace qui existe là-bas. Tout est à faire, ce qui implique une liberté de s’impliquer profondément et à long terme dans le projet. C’est à la fois complètement flippant et particulièrement stimulant.

J’ai pour l’instant contribué à travers des compétences que j’ai déjà, notamment par le témoignage de mes expériences communautaires, et par la mise en place avec Simon d’un forum tout beau tout nouveau pour Tera. J’y retourne dans deux semaines pour travailler au jardin, et pas que sur le papier, pour cette fois contribuer dans la matière et apprendre de nouvelles choses.

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Y a plus qu’à.

D’ici là, et après avoir lu dans la bibliothèque commune de HTT  La charpente, mode d’emploi (guide succinct mais utile et riche en vocabulaire), je retourne dans l’introduction à la permaculture de Bill Mollison, dont chaque page est si dense en informations que je ne sais pas combien d’années il va me falloir pour tout lire et surtout comprendre.

Et le Pearltree de Vivre en résilience commence à se remplir. N’hésitez pas à jeter un œil.

Passé, futur, présent.

Pour avancer, il faut savoir d’où l’on vient.

Je ne suis ni handicapé à un quelconque degré physique ni porteur de plus grosses casseroles que d’autres (chacun a sa cave de boue à déblayer). Mais comme une grande majorité d’occidentaux, j’ai été conditionné d’une certaine manière, par mon éducation, par la société, et plus que tout, par mon lieu de vie.

J’ai passé toute ma vie à Paris. 27 ans au cœur d’un lieu ou rien de ce que l’on mange n’est produit à moins de trente kilomètres (et bien souvent, cela se chiffre en centaines ou en milliers). Un lieu qui sans pétrole, s’effondre en trois jours.

Mon subconscient a été sous perfusion de la publicité et injecté avec des désirs de consommation en permanence, dans les transports, dans la rue, à la télévision, sur internet.

Ma consommation de bien matériels a pu être parfois absurde et excessive, et jusqu’à récemment, je considérais inconsciemment que les déchets qui partaient à la poubelle disparaissaient par enchantement une fois le camion-benne passé.

J’ai passé ma vie entouré par les pots d’échappement, les bruits de klaxon et l’horizon bouché à vingt mètres.

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La vue matinale parisienne

Pendant un temps non négligeable de mon existence, je me suis nourri de pain blanc en tranches, de fromage industriel, de jambon lyophilisé et de yaourts Danone. Jusqu’à mes 23 ans, j’étais incapable de me faire cuire un œuf. Je ne savais pas comment ma nourriture était produite et je m’en foutais totalement.

J’allais régulièrement à la campagne chez ma grand-mère, sans pour autant vraiment profiter de son immense jardin si ce n’est pour y faire des feux. C’était beaucoup plus rigolo de faire brûler un tas de bois que de se soucier de la croissance des plantes.

J’ai été no-life sur les bords, replié sur moi, accro aux jeux vidéo, capable de passer 12 heures d’affilée à vivre par procuration des aventures épiques, souvent sensible aux fonds sublimes de nature pixélisée et d’écologie de synthèse.

Encore aujourd’hui, je hais l’exercice physique avec une passion faiblissante certes, mais toujours intense.

Depuis dix ans, je travaille dans l’audiovisuel, à la fois pour mes projets personnels et professionnels. Et même si je me soigne, je passe encore une grosse partie de mes journées avachi devant un ordinateur, le dos en banane.

Jusqu’à un certain point, j’ai cru que la démocratie se bornait à mettre un bulletin dans une urne, et j’ai élu mes maîtres avec candeur pendant quelques années.

Pour finir sur un volet non négligeable, les notions de bonheur, de bien-être, de simplicité, de calme, de paix intérieure, m’ont été assez largement éphémères, évanescentes, voire étrangères, pendant longtemps.

Je ne suis pas en train de m’apitoyer sur mon sort. Simplement, comme vie en résilience, il y a mieux. Il y a pire aussi. J’ai quand même appris à ne pas gâcher ma nourriture, à respecter la vie sous toutes ses formes, à aimer mon prochain, à respecter de grands principes dont les applications dans la réalité m’échappaient totalement en ma qualité de Parisien coupé du monde. Mais ce sont ces principes qui m’ont permis de ne pas démissionner face à la vérité, quand mes yeux se sont calés un peu plus en face des trous.

 

Le premier réveil fut l’Inde, à 17 ans. Je pense que toute personne un peu trop centrée sur son nombril et sur ses « first world problems » devrait y faire un tour. Ça fout la chiasse, mais ça débouche les sinus, les yeux, et le cerveau par la même occasion.

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Dans le marché de Pondichery, décembre 2005

 

Quelques années plus tard, à 20 ans, j’ai plongé avec joie dans le conspirationnisme. On critique beaucoup les théories du complot, et on a (très) souvent raison. En ce qui me concerne, cependant, je n’aurais pas ouvert mes yeux sur le monde comme je l’ai fait ensuite, sans cette phase de ma vie. J’ai eu deux chances là-dedans. La première, c’est l’éducation critique de mes parents, qui m’a permis de remettre ces théories en question de la même manière qu’elles m’avaient poussé à remettre en question les versions historiques dominantes en premier lieu. La seconde, c’est que j’ai été introduit à la théorie du complot via Zeitgeist. Peter Joseph est un homme remarquable. En moins de cinq ans, il a su faire évoluer son propos, du conspirationnisme à une vision du monde certes discutable (comme tout point de vue), mais radicalement différente de ses premiers travaux. Plus saine et plus constructive.

Zeitgeist premier du nom sautait à pieds joints dans le conspirationnisme, via la religion, le 11 septembre (quelle surprise !), et un volet géopolitique/économique (principalement axé sur les États-Unis). Le second s’intéressait à la mécanique de l’argent-dette. Et si son approche restait conspirationniste (l’argent-dette présenté comme une guerre cachée contre les peuples), le film n’en était pas moins valide dans la description de la création monétaire actuelle. Plus tard, j’ai découvert l’argent-dette de Paul Grignon et son approche très neutre, que je conseillerais davantage aujourd’hui pour qui veut comprendre la folie de la création mondiale d’argent.
Le troisième Zeitgeist était lui aussi beaucoup plus neutre dans sa construction, et comme son sous-titre l’annonçait (Moving Forward), proposait une vision plus claire de la société d’aujourd’hui, et des pistes pour le monde de demain. Peter Joseph est même allé jusqu’à ouvertement rire de la théorie du complot dans sa série consécutive : A culture in decline.

En suivant cette évolution du discours, j’ai moi-même fait évoluer mon point de vue en quelques années. Ma voracité pour les théories du complot m’a permis de remettre en question le système dans lequel je vivais. Ma voracité pour la vérité m’a poussé à multiplier mes sources, et à réaliser que le système actuel n’avait pas besoin de complots pour être intrinsèquement pathologique et vecteur de destruction humaine et environnementale.

Il y a trois ans, à 24 ans, j’avais une vision un peu plus claire des failles de l’économie de marché, de la nécessité de protéger notre environnement, de mieux vivre ensemble. Mais je n’avais pas la moindre idée de ce que je pouvais faire pour participer au changement que j’aspirais à voir émerger. Je considérais que la solution miracle viendrait de la technologie. Je voyais circuler des slogans comme « robots will steal your jobs, and that’s ok ! ». Je croyais dur comme fer que la vision technocentrée du mouvement Zeitgeist et son système basé sur la répartition des ressources nous sauveraient tous. Si je pense encore que le MEBR est une solution intéressante, je suis aujourd’hui beaucoup moins catégorique sur les prétendus miracles à venir de la technologie (d’ailleurs, le mouvement Zeitgeist semble s’essouffler depuis quelques temps).

Deux traversées de la France, une en moto, une à pied par les montagnes, à respectivement 23 et 25 ans, ont élargi ma vision de la France et surtout des gens merveilleux qui la peuplent.

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Ma 125 sur les routes de France pendant l’été 2012

 

J’ai commencé à entendre parler des éco-villages vers mes 25 ans. J’ai tout de suite accroché au concept, pour des raisons bancales. Mon pessimisme encore dominant me poussait à me cultiver sur le survivalisme, à voir la structure locale comme un refuge pour se protéger du monde, et j’avais encore trop d’inertie pour creuser la question. À cet instant, je perpétuais encore la majeure partie des habitudes que j’ai listées au début de ce billet.

Je me suis mis à consulter des flux d’informations alternatifs, comme Mr Mondialisation (pour lequel j’ai également écrit), ou Reporterre, qui ont leurs défauts et leurs qualités, mais ont la vertu d’alterner le catastrophisme avec du contenu sur l’émergence ou la résurgence de solutions simples pour le monde de demain.

Et puis un nouveau levier s’est manifesté, comme il s’est manifesté pour beaucoup de gens dans ce pays ces dernières années : la nourriture. Je pense au passage consacré à la viande dans Samsara, puis l’affreux mais indispensable Earthlings, puis la ribambelle de documents accessibles sur le sujet. J’ai vu circuler d’innombrables atrocités sur les élevages industriels. Sur cet holocauste animal que nous perpétuons tous les jours. J’ai lu/vu/écouté, sur les ravages de l’agriculture productiviste et de l’élevage intensif sur notre santé, sur notre environnement.

Là, j’ai commencé à changer. Nous avons tous un point de saturation. Un moment où nous nous retrouvons dos au mur, porteurs d’un savoir qui nous hurle que tout ce dont nous avons été victimes et complices, doit cesser. Le ratio inertie/désir de mouvement s’équilibre. Au prix de nombreux doutes, de nombreuses souffrances et indécisions, certes, mais il s’équilibre.

Concrètement, à 26 ans, j’ai réduit ma consommation de viande et de produits laitiers. C’est peu, mais c’est beaucoup. Au même moment, trois personnes sont passées végétariennes parmi mes collègues. Quand on voit les gens changer aussi autour de soi, l’émulation émerge, tout s’accélère. On cherche plus d’émulation, plus de pistes, plus d’espoirs de changement.

Et puis, on trébuche encore sur de nouvelles prises de conscience. Pic pétrolier, réchauffement climatique plus proche et plus concret que jamais, tensions géopolitiques mondiales. Et on panique, on perd pied devant l’ampleur de la tâche.

J’ai perdu pied à 27 ans, il y a deux mois. Burnout. Parce que plus rien ne cadrait avec rien. Parce tout mon mode de vie jusqu’alors, tous mes projets d’écriture (j’ai achevé mon premier roman en 2015, le second attendra finalement un peu), ma vision du monde, mes perspectives de participation à un changement global, mes casseroles personnelles… chaque chose tirait dans une direction différente, de toute sa force. Et je suis littéralement mort, écartelé par mon désordre intérieur. Une de mes vies s’est achevée en novembre dernier.

Tant mieux, ça avance. Mais…

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Quelque part dans les Vosges pendant ma traversée de la France en 2014

 

Pour avancer, il faut savoir où l’on va.

Ce qui est pratique avec la résilience, c’est qu’elle s’applique à tout. La résilience est la capacité d’un matériau, d’un système naturel ou naturel, d’un individu, à retrouver son intégrité après un choc ou une déformation.

Comment voir la société humaine en résilience ? Possiblement comme Rob Hopkins et d’autres l’ont proposée : locale, avant tout. Appliquée à l’énergie, à l’alimentation, à l’économie, mais aussi à l’être humain. Finalement, en me relevant tranquillement d’un burnout et en me retroussant les manches, je fais preuve de résilience intérieure. C’est peut-être le meilleur point de départ.

Pour aller où ? Le futur se dérobe constamment aux attentes. Mais la vie suit le regard.

Je vois un village. Des villages. Des villes aussi. Un réseau connecté, mais pas comme il est « connecté » aujourd’hui. Au lieu de construire une pyramide de production où tout est séparé et fragmenté pour faire des économies d’échelles que l’on paye puissance dix ensuite, chaque communauté produit la majeure partie de ce dont elle a besoin pour fonctionner. Les sources d’énergie sont diversifiées. Certaines sont gérées en commun, mais chaque citoyen ajoute sa propre production au réseau local. Le même principe est appliqué à la nourriture. Jardin commun en permaculture et potagers individuels se côtoient. L’élevage de bétail et la consommation de viande sont réduits.

Je vois des gens qui vivent dans des habitats qu’ils ont construits de leurs mains et/ou qu’ils ont rénovés et dont ils sont capables de prendre soin. Les lieux de vie accueillent la nature plutôt que de s’en séparer. Récupération d’eau de pluie, toits végétaux, phyto-épuration, serres intégrées, captation solaire et éolienne, la maison inspire et expire ce que son environnement a à lui donner et ce dont il a besoin.

Les transactions se font grâce à une monnaie locale, sauf lorsque l’on quitte son lieu de vie pour utiliser une monnaie plus large. Que ce soit avec la monnaie globale ou la monnaie locale, chacun perçoit un revenu de base, qu’il peut ou non compléter à sa guise avec d’autres activités.

Je vois la démocratie prendre la forme du consensus. Celui-ci est rendu possible par le diamètre plus petit des zones d’applications des décisions, et de la taille réduite des assemblées. Il est plus facile de faire vivre une démocratie à 300 personnes qu’à 70 millions. Pour recréer un semblant de gouvernance populaire, il faut partir des cercles les plus basiques : la famille, le voisinage, le quartier, le village. La relocalisation politique se nourrit de la relocalisation des productions, et inversement.

Ça ne veut pas dire qu’il n’existe pas de constitution commune pour un état (la France, en l’occurrence), pour un continent, ou pour le monde entier. De même que des réseaux de secours, d’information, de police, de défense, d’énergie, peuvent garder une cohérence globale. Il ne s’agit pas de revenir au moyen-âge, où le monde s’arrêtait aux portes de la ville ou du village. La différence, c’est que chaque élément constitutif du territoire retrouve de la résilience et du pouvoir, retrouve une grande part d’autonomie et de liant interne. On connaît ses voisins, on travaille et on vit en communauté. L’interaction des communautés entre elles en sort enrichie. Car comment apprendre à communiquer correctement avec des personnes lointaines par la distance et le mode de vie, si on ne sait pas déjà le faire avec ce qui est proche de nous ?

Je vois une éducation qui ne passe pas uniquement par l’apprentissage d’un savoir académique. Je vois des enfants, peut-être les miens, qui gambadent dans la nature, qui apprennent à coudre, à travailler le bois, à fabriquer des objets, à planter des légumes, de la même manière qu’ils apprennent à lire, écrire, compter. Je les vois apprendre à vivre entre eux et avec les autres générations. Les personnes âgées profitent du lien social pour s’épanouir jusqu’à la fin de leurs jours et partager leur précieuse expérience de la vie.

Je vois mon existence s’équilibrer entre l’immatériel que j’ai toujours cultivé, et le matériel que j’ai trop longtemps négligé. En me reconnectant à la terre, je me reconnecte à mon corps. Je me vois trouver ma place intérieure et extérieure, aimer l’endroit dans lequel je vis, et la vie que je mène dans cet endroit. Je me vois fonder une famille dans un environnement que je veux développer et préserver, où chaque personne, chaque animal, chaque végétal, chaque minéral, participent à un système sain et durable.

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Quelque part dans le Jura, pendant ma traversée de la France à pied en 2014

Pour avancer, il faut savoir où on est, et mettre un pied devant l’autre.

La clé de la progression est de trouver un équilibre entre la vue sur l’objectif final, et les moyens quotidiens d’y parvenir : vivre dans le présent, avec un coup d’œil de temps en temps sur le futur.

Aujourd’hui, j’adhère au projet Tera, qui vise la création d’un éco-village sur 10 ans, dans le Lot-et-Garonne. Le chantier-pilote/école commence cet hiver. En attendant de pouvoir y participer en tant que volontaire, je transcris quelques interviews menées par Frédéric Bosqué. Frédéric est cofondateur de l’initiative avec Antoine Carrier, et a fait ces dernières années le tour des éco-lieux/éco-hameaux, et des initiatives de transition un peu partout en France. Ces interviews apportent un éclairage essentiel, ouvrent des perspectives en ces temps troublés. Le témoignage réaliste, profondément pragmatique de tous ces acteurs du changement, donne envie de s’y mettre.

En parallèle, je pars demain sur un chantier d’éco-construction en Dordogne. Habite ta Terre construit un double earthship à Champs-Romain, et son modèle participatif accueille des bénévoles depuis presque un an, pour un chantier qui doit se terminer à l’été-automne 2016. Ce sera une première expérience de terrain pour moi, et je compte y apprendre le plus possible.

Lola et moi avons commencé une base de données de liens sur la transition sur Pearltrees, et pour finir, j’enchaîne la lecture du très intéressant manuel de transition de Rob Hopkins, avec l’introduction à la permaculture de Bill Mollison. J’en parlerai peut-être plus dans un autre billet.

Comme on le voit dans la structure de cet article, le passé est souvent le plus facile à ressasser, le plus dense en histoires sans cesse réinterprétables. Le futur offre de nombreuses perspectives idylliques, toutes déconnectées de la réalité actuelle. Et le présent, si mince, si timide, est pourtant la seule dimension de réalisation de la transition que nous appelons de nos vœux et redoutons de nos peurs.

Va pour le présent, alors.

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Le chantier d’earthship de Champs-Romain, sur lequel je me rends demain

Allons-y gaiement

“Le pessimiste se plaint du vent, l’optimiste espère qu’il va changer, le réaliste ajuste ses voiles.”

Puisse la sagesse de William Arthur Ward nous inspirer.

Elle s’appelle Lola, je m’appelle Grégor. Nous avons 27 ans, nous sommes jeunes et beaux. Nous sommes en transition, aussi. Je ne sais pas encore avec exactitude ce que ce blog contiendra. Je sais en revanche ce qu’il ne sera pas.

Ce blog ne servira pas à prophétiser l’apocalypse environnementale et sociétale. Il y a déjà de quoi nourrir cette peur en surabondance dans les livres, les films, et les articles disponibles un peu partout.

Il ne servira pas à ressasser les causes de la mort prochaine de nos systèmes politiques, sociaux, économiques, écologiques, tels que nous les avons connus au 20ème et au début du 21ème siècle. Il y a déjà de quoi nourrir cette réflexion en surabondance dans les livres, les films, et les articles disponibles un peu partout.

Il ne servira pas à proposer ou relayer des solutions miracles pour balayer le réchauffement climatique ou le pic pétrolier. Il y a déjà de quoi nourrir ces illusions en surabondance dans les livres, les films, et les articles disponibles un peu partout.

Comme le dit Rob Hopkins en première partie de l’excellent Demain (qu’il est encore temps d’aller voir au cinéma), l’Humanité est très douée pour raconter l’histoire de sa mort, mais assez peu pour raconter comment elle a réussi à surmonter les défis dans lesquels nous entrons aujourd’hui. C’est pour raconter une de ces histoires plus intéressantes que nous commençons à tenir ce blog.

Le changement me fait peur. Il m’effraie autant qu’il me paraît inévitable et souhaitable. Pourtant, depuis mon enfance, j’ai senti puis vu venir avec plus de discernement le bouleversement mondial actuel, qui s’articule autour de l’épuisement des ressources, du pic pétrolier, du réchauffement, de l’argent-dette, des guerres par procuration et des animosités migratoires. Mais voilà, jusqu’à aujourd’hui, si j’ai été relativement doué pour sentir, voir et comprendre, je l’ai moins été pour agir. J’ai mon lot de casseroles au pied, comme tout le monde. En bon INFP, je me prends la réalité comme une porte dans la gueule tous les jours. Lola, ma douce Lola, n’échappe pas à ses propres inerties et barrières.

Elle et moi formons un couple plein d’espoirs autant que de désespoirs, de rêves et de cauchemars, en équilibre chacun de notre côté sur une lame de rasoir particulièrement inconfortable : celle de l’hésitation. Ce tiraillement entre l’appel de la raison, de l’instinct, de l’intelligence, et celui de l’ancien monde. Cet ancien monde qui nous raconte qu’au delà de ses frontières il n’y a rien. Qui nous raconte qu’au delà des élections il n’y a pas de démocratie. Qu’au delà de l’argent-dette et des marchés financiers, il n’y a pas d’économie. Qu’au delà de l’agriculture intensive il n’y a rien à manger. Qu’au delà de la croissance il n’y a qu’une régression vers les grottes de la préhistoire. Qu’au delà du pétrole, il y a encore plus de pétrole. Qu’au delà de ce qu’il a à nous offrir, il n’y a que le néant et les ténèbres.

Cette histoire que l’ancien monde nous raconte depuis notre naissance, cela fait un moment qu’on n’y croit plus, comme des millions de personnes, rien que dans ce pays. Et pourtant, le saut dans cet inconnu qui nous appelle pour mieux contempler et respecter la nature, mieux manger, mieux vivre ensemble, mieux vivre tout court, ce passage à l’acte, n’est pas forcément aisé. Il ne l’est pas pour nous deux en tout cas.

Je suis monteur, réalisateur, écrivain. Lola est productrice et dessinatrice. Par nos professions et nos passions, nous nous sommes éloignés de cette réalité connectée à la terre que nous voulons aujourd’hui cultiver.

On ne va pas se renier. Seulement, le monde que nous voulons vivre pour nous-mêmes et léguer un jour, ne peut se nourrir exclusivement d’encre de chine et de lignes de texte sur un ordinateur.

Malgré nos contacts réguliers avec la nature, nos périples en France ou à travers le Monde, nous sommes tous les deux parisiens endurcis. C’est dur de construire une maison dans Paris. Dur de cultiver un vrai potager. Dur de connaître tous ses voisins. Dur d’être proche de ce qu’on mange. Dur de respirer un air pur. Dur de voir des animaux. Dur de s’allonger dans l’herbe. Dur de quitter cette ville, ce vortex d’énergie qui agit comme un trou noir, quand on n’a connu qu’elle pendant l’écrasante majorité de notre existence. Dur de partir sans compétences qui puissent assurer un revenu ailleurs (monteur et productrice, métiers parigo-centrés, quant à dessinatrice et écrivain, on ne va pas vous faire un dessin ni un poème).

C’est ce qui me motive dans l’ouverture de ce blog aujourd’hui. Je ne sais pas comment on va faire avec Lola pour réaliser nos rêves d’une vie plus saine, plus résiliente, si lointaine de ce qu’on a connu jusqu’à présent. Ce qui veut dire, qu’à travers ce voyage dans lequel nous nous engageons, si nous trouvons la force de changer, de faire cette transition, alors n’importe qui peut le faire. Et si à travers le témoignage de nos errances, de nos erreurs et de nos réussites, on peut apporter une modeste contribution au mouvement de la transition, alors ce blog aura rempli son office.

J’ai été en alternance pessimiste et optimiste au cours de ma vie. Deux approches différentes pour une passivité égale. Aujourd’hui, je veux être ce réaliste dont parle William Arthur Ward, et ajuster mes voiles pour vivre avec mon temps et aider un nouveau monde à éclore.

Aujourd’hui, je pousse l’homme que je suis à faire ce qu’il y a de plus ardu pour un idéaliste : lever son cul de sa chaise, et plonger ses mains dans la terre.